Pourquoi les grandes banques continuent-elles de financer de nouveaux gisements d’énergies fossiles ?

L’un des pires cercles vicieux de notre monde contemporain est celui du financement de l’énergie.
Depuis 1988, les travaux successifs du GIEC nous ont avertis d’une probabilité croissante, aujourd’hui très proche de la certitude, que le réchauffement climatique soit provoqué par l’activité humaine, qu’il passe par les gaz à effet de serre, et entraîne au-delà d’un certain niveau une profonde dégradation de la vie humaine sur terre. Les dernières études donnent toutes une fourchette de 10 à 15 ans pour épuiser la marge qu’il reste de « budget carbone », c’est-à-dire la quantité d’énergie carbonée qu’on peut encore brûler avant de rentrer « dans le dur » en poussant au-delà de 50 % la probabilité d’un réchauffement climatique supérieur à 1,5 degrés d’ici la fin du siècle. La menace est donc réelle et urgente.

Dans le même temps, les industries d’énergie fossile sont toujours en croissance, alors même qu’on a déjà trop de réserves : 9 % des réserves existantes en pétrole et 6 % des réserves existantes en gaz sont en excès par rapport au « budget carbone » au seuil de 1,5°. Les compagnies de pétrole et de gaz vont investir 4900 milliards de dollars dans les 5 ans qui viennent dans l’accroissement des capacités de production de gaz et de pétrole, pour les deux tiers dans de nouveaux champs, notamment aux Etats-Unis, en Russie, au Kazakhstan et en Argentine. Et 638 milliards de dollars sont en cours d’investissement dans des projets charbonniers.

L’ampleur de ces investissements absurdes serait impossible sans le soutien des grandes banques. Sur la période 2016-2019, 35 grandes institutions financières, dont 11 ont leur siège en Europe, ont alloué 2700 milliards de financement aux énergies fossiles. En finançant les énergies fossiles, la finance se met et nous met en risque.

Le problème est identifié par les banques centrales depuis 2015. Mais un récent rapport de l’ONG bruxelloise Finance Watch, rédigé par Thierry Philipponnat, explique de façon convaincante que les actions lancées à ce jour par ces banques centrales et par l’Europe ne peuvent qu’échouer dans le faible délai qui reste. Aucune législation n’est anticipée avant 2030 et chaque organisme national conduit ses propres stress tests, sans prendre en compte les risques principaux, dits « de perturbation » politique, sociale, géopolitique, engendrée par le réchauffement. La crise du Covid-19 illustre d’ailleurs bien ce qu’est un risque de perturbation pour nos systèmes sociaux et économiques.

En gros, on se donne avant de décider quoi que ce soit des années d’études pour chiffrer des risques … dont on sait qu’ils ne sont pas chiffrables. Un peu comme si, il y a 15 ans, on avait su que le Covid-19 arrivait, mais qu’on avait consacré 15 ans à chiffrer l’impact d’une crise qu’on ne sait toujours pas chiffrer APRES qu’elle est survenue. Le rapport remarque qu’un livre sorti en janvier, publié par la Banque des Règlements Internationaux et la Banque de France, intitulé Le Cygne vert (ce cygne vert et non noir étant bien sûr la catastrophe climatique) explique « qu’aucun modèle ou scénario ne peut bien décrire ce risque ».

Le rapport conclut qu’il n’y a pas d’autres solutions que de définir dès maintenant des règles pour réduire le financement de l’énergie carbonée, un peu comme on l’a fait pour la lutte contre le blanchiment ou contre le financement du terrorisme. Il décrit ce que pourrait être ces règles, et comment l’Europe a les pouvoirs pour agir en urgence.

Ces règles partent du simple bon sens : plus un financement est risqué, plus la réglementation oblige les banques à faire des réserves, au cas où le risque se produirait. S’agissant de risques évidents même s’ils ne sont pas chiffrables, les banques devraient faire dès maintenant des réserves plus importantes sur deux types de financements.

  • Pour les financements de gisements actuels, une hausse de moitié des réserves. L’idée est que : soit les objectifs de l’Accord de Paris sont tenus, et une part significative des gisements actuels restera en terre avec un risque accru de non-paiement pour les banques ; soit ces objectifs sont manqués, et les désorganisations évoquées risquent de provoquer un effondrement pire de la consommation d’énergie, comme nous venons de le constater avec la crise du Covid-19.
  • Pour les financements de nouveaux gisements, une multiplication par plus de dix des réserves, au motif qu’ils ne mettent pas seulement en danger la banque concernée, mais l’ensemble de la finance et de la société. Cette hausse enlèverait aux banques toute incitation à prêter à ces projets.

Si ce thème vous intéresse, vous pouvez vous reporter au résumé du rapport que j’ai fait pour la revue Variances ici , ou au rapport lui-même, en anglais pour l’instant, ici.

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