Penser l’impensé nucléaire

Alors que des charges nucléaires russes sont annoncées sur le territoire biélorusse, le monde répète pour se rassurer que l’emploi de telles armes est improbable[1]. Force est pourtant de constater qu’il existe une dynamique des événements qui rend possible un tel scénario.

D’abord, la Russie est en échec. Les experts militaires s’accordent à dire qu’elle n’a plus, sur le terrain conventionnel, de réelle capacité d’initiative. Ses offensives d’hiver, sur le front et sur les villes, ont échoué et la montée en puissance de l’armée ukrainienne, supportée par l’arsenal occidental, ne peut qu’aggraver sa situation. L’avenir probable des armées russes est ce que redoutent tous les militaires : elles seront davantage en position de subir que d’être à la manœuvre.

Le deuxième élément de la dynamique a trait aux buts de guerre. En dépit de l’impasse militaire Poutine n’a pas renoncé à ses buts maximalistes (changement de régime, neutralisation, etc.). L’annexion des oblasts ukrainiens rend impossible tout retour en arrière, elle a en quelque sorte lié le sort du régime poutinien à la guerre. Côté ukrainien, les choses sont affirmées de façon nette. L’objectif est la libération du territoire en totalité et le rétablissement de la souveraineté ukrainienne dans les frontières de 1991 (y compris la Crimée). L’arrêt des combats qui gèlerait une situation favorable à la Russie n’est plus considéré comme une option, Zelensky a imposé son agenda à ses partenaires. Les buts de guerre ukrainiens expriment à la fois un principe moral (ne rien laisser à l’agresseur) et un préalable pour imposer des conditions de sécurité drastiques lors du règlement de la paix.

Le troisième élément de la dynamique résulte en partie des deux premiers, c’est l’escalade constante du Kremlin face à la résistance ukrainienne et aux échecs de l’armée russe. La mobilisation, l’annexion des territoires occupés, la campagne de terreur sur des installations civiles, les déportations, la multiplication des incidents en mer Noire et en dans la Baltique, jusqu’aux provocations à l’ONU et ailleurs, le pouvoir poutinien cherche dans l’escalade à la fois une réponse tactique à ses déboires et la réaffirmation de sa crédibilité et de son pouvoir de dissuasion. Aucune porte de sortie laissée ouverte par les Occidentaux – la montée en puissance des livraisons d’armes a été savamment dosée – n’a été prise par Moscou.

Il y un dernier élément, de taille, dans la dynamique des événements : la guerre d’Ukraine n’est pas, ou plus, un conflit local. D’autres arcs de tension s’y sont agrégés qui augmentent le potentiel de conflictualité.

C’est dans ce contexte d’augmentation de la dynamique guerrière que se pose la question nucléaire. La culture stratégique occidentale introduit une coupure dans la montée aux extrêmes en parant l’arme nucléaire de caractéristiques censées prévenir son emploi (arme « tabou » ne devant intervenir qu’en dernier recours avant un conflit généralisé). Rien ne dit que Poutine partage cette vision somme toute symbolique de l’arme nucléaire. On peut même penser le contraire.

Depuis le début de la guerre on observe que Poutine prépare les conditions matérielles (comme en Biélorussie) et psychologiques à l’usage de l’arme nucléaire. En faisant de l’Ukraine un conflit existentiel pour la Russie, comme cela fut réaffirmé le 9 mai sur la place Rouge, Poutine prépare l’opinion russe mais, surtout, il renforce la légitimité d’une frappe nucléaire justifiée par une menace impossible à juguler autrement. Poutine a plusieurs fois répété que pour défendre le territoire de la Russie, il utiliserait toutes les armes à sa disposition, territoires auxquels il faut désormais adjoindre les territoires annexés que la constitution l’oblige à protéger. Ajoutons que depuis longtemps, le nucléaire tactique est une arme d’emploi dans la doctrine russe, un explosif plus puissant que les autres dont l’attrait ne peut que grandir face à la contre-offensive annoncée.

On doit donc envisager sérieusement l’hypothèse d’un tir nucléaire tactique sur les troupes ou sur une ville ukrainiennes décidé par Poutine. Le cas échéant, on peut espérer que les Russes écartent Poutine pour sauver la Russie du désastre mais il faut aussi envisager des scénarios moins favorables et penser l’hypothèse dans toute sa radicalité.

Premier scénario, qu’on privilégie, le « tabou » du nucléaire est respecté. Le pouvoir russe est unanimement réprouvé. Le dilemme stratégique de Pékin (victoire de la Russie mais pas de nucléaire) est tranché favorablement et une coalition se met en place pour obtenir la déposition de Poutine. Les Occidentaux appuient davantage. La défaite militaire de la Russie est consommée et le pouvoir poutinien est renversé avant une éventuelle escalade au niveau du nucléaire stratégique. Le drapeau ukrainien flotte sur les ruines du pont de Crimée, comme jadis le drapeau soviétique sur celles du Reichstag. La Russie poutinienne n’est pas seulement vaincue, elle est punie pour sa transgression. Dans le règlement de la guerre, elle perd son siège de membre permanent du Conseil de Sécurité et reste pour un temps sous la tutelle par les Occidentaux et la Chine. De nouveaux instruments de sécurité internationaux sont forgés sur la base d’un « plus jamais ça ».

Second scénario qu’on ne peut négliger, la Chine fait sienne la doctrine russe d’emploi des armes nucléaires de terrain et ne trouve rien à redire à ce qui est présenté comme une manœuvre défensive. La réprobation internationale ne dépasse pas la pétition de principe et nombreux sont ceux qui voient d’un bon œil la défaite de la dissuasion occidentale et une sorte d’égalisation de sa puissance. La défaite de Poutine est laissée à la charge des seuls Occidentaux forcés à la belligérance ; leur détermination devient cruciale. Les risques d’une ultime escalade – les forces nucléaires stratégiques – sont accrus. La fin des combats ne débouche sur aucune paix satisfaisante. Les doctrines d’emploi de munitions nucléaires tactiques prolifèrent.

Ces scénarios se fragmentent probablement en sous-scénarios. Le propos n’est pas de revoir toutes les possibilités d’un contexte par essence incertain mais de rappeler que l’hypothèse d’emploi de l’arme nucléaire ne peut être écartée et qu’il faut envisager son impact sur nos propres décisions.

Dans l’immédiat, on se rend compte que l’hypothèse ne change pas radicalement la situation et que les termes du débat restent à peu près les mêmes. Soit abdiquer devant la menace, cette fois-ci nucléaire, laisser la victoire à Poutine et du même coup mettre sérieusement en danger l’avenir de l’Europe et celui d’un ordre international régulé par des règles ; en un mot, se préparer à subir. Ou bien refuser la perturbation mortifère de Poutine, tenir le rôle de puissance « organisatrice », garante de règles catégoriques (le bannissement des armes nucléaires offensives) et déterminée à gagner le duel des volontés (Clausewitz) et à obtenir la défaite de l’impérialisme poutinien.

 


[1] Voir par exemple, lnstitute for the Study of war, “their possible deployment is highly unlikely to presage any Russian escalation”, www.understandingwar.org/backgrounder/russian-offensive-campaign-assessm...

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