L’Algérie de demain devra compter avec les islamistes

Date de la venue de l'invité: 
Lundi, 17 juin, 2019

L’Algérie vit un « moment historique » depuis que le 22 février des foules d’Algériens ont commencé à descendre pacifiquement dans la rue, vendredi après vendredi, pour demander une vraie démocratie et la fin du système qui gère le pays depuis des décennies.

Le Club des Vigilants a eu la chance de pouvoir en discuter le 17 juin (après le 17ème vendredi de manifestations !) avec Akram Belkaïd , journaliste (au Monde diplomatique et au Quotidien d’Oran notamment) et écrivain (L’Algérie, un pays empêché, en cent questions- Ed Tallandier). Il est né en Algérie et y a fait ses études.

Jamais la protestation populaire n’a atteint cette ampleur, souligne-t-il. Elle touche non seulement Alger mais de nombreuses villes moyennes et elle concerne l’ensemble de la société, notamment les jeunes. Jeunes étudiants, mais aussi jeunes désœuvrés qui habituellement expriment leurs colères dans les stades de foot en mêlant leurs revendications aux cris de soutient à leurs équipes. Elle reste d’un pacifisme impressionnant.

Mi-juin la suite du processus était néanmoins très incertaine.

Le peuple a obtenu le retrait du Président Abdelaziz Bouteflika dont le clan essayait d’obtenir un cinquième mandat ; les élections prévues début juillet ont été annulées faute de candidats crédibles ; le pouvoir est détenu de fait par un des trois piliers habituels (présidence, services de sécurité et armée). C’est le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah qui est en première ligne.

L’armée est le pivot du pouvoir depuis l’indépendance, mais ce n’est pas une armée qui gère le pays au quotidien. Elle n’assure directement qu’une partie du maintien de l’ordre, par l’intermédiaire de la gendarmerie. On ne sait pas tout de ce qui se passe à l’intérieur du régime dont les manifestants ne veulent plus. Ni à l’intérieur de l’armée. Pourquoi y a-t-il eu une certaine retenue des forces de l’ordre dès le 22 février face à la foule pacifique ? Pourquoi la grande purge en cours (anciens premiers ministres notamment et autres corrompus notoires) ? Du « jamais vu ». Uniquement pour tenter de calmer la colère de la rue ? « L’armée n’est pas hors sol, souligne Akram Belkaïd. Les conscrits, les officiers sont proches des réalités, pas imperméables aux attentes de la population ».

Le retour à la démocratie (il y a déjà eu une parenthèse plus démocratique entre 1988 et 1992) nécessiterait une période de transition un peu longue. En effet la « décennie noire » 1992-2002, décennie meurtrière consécutive à l’annulation des élections remportées par les islamistes du FIS, puis le long pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika qui a « vidé le champ politique » font qu’il n’y a plus aujourd’hui de forces politiques ou de leaders susceptibles de représenter immédiatement les Algériens. « L’Algérie n’a pas de Mandela », résume Akram Belkaïd.

Quel est le risque de voir ce vide relatif occupé à nouveau par les islamistes, comme en 1992 et comme dans d’autres pays musulmans ? « L’Algérie de demain devra compter avec les islamistes », convient notre invité. « Les diaboliser serait improductif », estime-t-il. « Les islamistes d’aujourd’hui sont moins arrogants que le FIS d’hier », assure-t-il. L’islamisme est en partie discrédité par les violences de la décennie noire mais aussi par le rôle de certains islamistes dans le régime Bouteflika. Et puis il y a désormais l’exemple de la Tunisie où on a vu un parti islamiste capable de céder le pouvoir dans un cadre démocratique.

Quels sont les risques de manipulations extérieures ? Les Algériens qui manifestent ne craignent pas trop l’ingérence des habituelles « puissances », France et Etats-Unis, notamment. Ils se méfient beaucoup plus – et l’expriment - des monarchies du Golfe et notamment de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis.

Avec la France il existe de « vraies relations », beaucoup plus solides qu’on ne le pense, sur le plan culturel, humain et économique mais il reste, à son sens, un « problème algérien » pour la classe politique française. On y évoque volontiers un attachement au Maroc ou à la Tunisie. Quasiment jamais à l’Algérie. Il rappelle également à quel point les Algériens ont horreur de l’ingérence, notamment celle de l’ancienne puissance coloniale, qui, du coup s’exprime fort peu sur le processus en cours.

L’Europe fait-elle mieux ? Peut-elle mieux faire ? Akram Belkaïd est très sévère à l’égard de l’Europe, non seulement parce que le processus euro-méditerranéen est en panne mais aussi parce ce qu’elle ne sait proposer à l’Algérie, comme à la Tunisie, que des accords d’ouverture de marché qui visent à maintenir une « économie de comptoir ». Ils conviennent tout à fait au « lobby des importateurs », mais ne contribuent pas au développement économique du pays qui a un important potentiel (pétrole, gaz, mais aussi eau, agriculture et main d’œuvre formée) jusqu’ici bridé par le régime et ses compromissions. C’est tout le thème du « pays empêché » que développe Akram Belkaïd dans son livre.

Jean-Claude Hazera

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