L'Homme, un animal comme les autres ?

Date de la venue de l'invité: 
Mardi, 3 juillet, 2018

Au cours d’une Matinale de haut niveau le philosophe Etienne Bimbenet a partagé avec nous son étonnement et ses analyses face au succès des thèses animalistes. Que nous arrive-t-il ? Pourquoi nous complaisons-nous autant devant cet effacement de la frontière entre l’homme et l’animal ? Sommes-nous vraiment séparés d’eux par « une différence de degré et non de nature » comme le disait Darwin ? Faut-il se rendre à l’évidence d’une seule « petite » différence biologique et admettre que « l’homme est un animal particulier, au même titre que les autres » ? Comment dépasser « l’autocontradicion performative » de l’énoncé animaliste : c’est l’homme et lui seul qui, le plus rationnellement du monde, selon des normes hautement élaborées, est le promoteur de l’éthique animale.

Ce « panorama mental naturaliste » est ancré sur trois objets scientifiques qu'Etienne Bimbenet qualifie de « nouveaux fétiches» : le gène qui relativise l’homme dans une évolution passive de 6 à 7 millions d’années ; le cerveau au centre des neurosciences et du cognitivisme qui, depuis 20 ans,  fournissent une explication mécaniste et algorithmique des comportements ; la primatologie, objet d’une percée spectaculaire grâce, notamment, au primatologue Frans de Waal qui a mis en évidence des phénomènes sociaux chez les grands singes (empathie, réconciliation, etc.). Fort d’une conformité de 98,4% de l'appariement génétique de l’homme avec celui du chimpanzé, le primatologue fait émerger la figure « du singe en nous » : au fond, il n’y aurait pas grand chose de nouveau chez l’homme, ces chimpanzés qui nous accompagnent détiendraient le secret de notre identité. Ces trois fétiches nous dépossèdent de nous-mêmes : nous sommes au spectacle, témoins passifs de notre évolution. Les sciences humaines qui parlent à la première personne (la politique, l’histoire, la psychanalyse, etc.) et qui nourrissent une ambition pour l’homme semblent abdiquer devant l’évidence scientifique.

Les animalistes ont également une motivation morale. L’anthropocentrisme et la hiérarchie qui l’accompagne depuis des siècles ont légitimé une exploitation sans retenue qui induit une profonde souffrance des animaux. Il faut abolir cette séparation radicale et cesser de discriminer ; c’est-à-dire, à la fois, séparer et offenser. Pourtant, rappelle Etienne Bimbenet, séparer n’est pas offenser. Nous sommes devenus sensibles à la sensibilité des animaux, d’ailleurs reconnue dans le code civil depuis 2015. C’est une évolution profonde qui trouve ses racines dans la philosophie de Bentham et qui s’incarne dans deux pôles (sensibilité heureuse avec les animaux de compagnie ou malheureuse avec les animaux de rente). L’hypertrophie de la sensibilité est une facette d’une évolution plus vaste: un appauvrissement de la vie commune ramenée à une gestion des libertés négatives, à une coexistence réglée par le juridique (ne pas nuire, ne pas attenter, ne pas juger). L’autre est réduit à un « soi immunitaire ». Cette atomisation est un appauvrissement de la démocratie et de la politique dont le sens fort consiste à chercher des engagements communs, faire preuve de courage, de militance, etc. Nous ne sommes plus des êtres engagés à faire communauté mais de simples vivants soumis aux lois de l’évolution et aux mécanismes cognitifs et oublieux de la vie parlante, sociale et politique.

Enfin, les animalistes ont une motivation antimétaphysique car la métaphysique campe deux mondes radicalement différents (l’homme/dieu ; la nature/l’humain ; l’homme/l’animal). Il y a deux façon d’aborder la métaphysique : l’analyse substantielle qui cherche les différences dans la nature même des entités et qui est assez grossière et l’analyse fonctionnelle beaucoup plus intéressante qui défend que la conscience de soi distingue, de façon radicale, l’homme de l’animal. Ce sont les comportements humains – dont la connaissance est approfondie par les sciences humaines - qui établissent cette différence (langage, distinction sociale, confiance dans des institutions, etc.). « Il n’y a certes pas de nature humaine si on entend par là une essence intangible et éternelle ; mais il y a assurément une expérience et des institutions humaines irréductibles à tout ce que peut vivre, de près ou de loin, un animal ».

L’animalisme, est-ce seulement en Occident ? demande un auditeur. Oui, répond Etienne Bimbenet. C’est le dernier combat du progressisme, d’autant plus marquant que les animaux ne peuvent pas se défendre. Dans cet expanding circle, il vient après les luttes pour les noirs, les femmes, les minorités sexuelles. On assiste à un croisement des combats. L’autre versant de sa réponse engage des cultures non occidentales qui développent des ressources morales qui manquent à l’Occident. Depuis longtemps les cultures animistes donnent une personnalité et des droits moraux aux animaux, aux fleuves, aux arbres ce qui permet de les défendre.

Interrogé sur l’animalité, voire la bestialité persistantes de l’humain, le philosophe nous alerte sur le « sophisme de la bestialité ». D’abord parce que la violence et la barbarie que l’on associe à ces termes quand on parle de l’homme sont une fausse vision de l’animal. Ensuite parce que le biologique en nous est acculturé ; dans l’homme, l’animal est transformé de part en part. Les fonctions physiologiques les plus primitives et mécaniques (se nourrir, déféquer, etc.) sont transformées par l’éducation, les habitudes, les codes sociaux. La culture n’est pas toute puissante mais l’animal a été intégré par l’humain.

Etienne Bimbenet. Le complexe des trois singes. Essai sur l’animalité humaine. Editions du Seuil, 2017.

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Commentaires

Oui, l'homme est d'abord un animal, et ça n'a rien de nouveau de le dire !
Je cite Pascal :
"L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que s'il veut faire l'ange, eh bien il fait la bête."

 

https://www.lexpress.fr/culture/espece-menacees-et-l-homme-dans-tout-ca_...

J'en retiens principalement deux phrases, qui font écho aux propos de Bimbenet, bien sûr cité dans l'article ;-) : 

"Si notre humanisme a tout à gagner à élargir son aile protectrice aux autres êtres vivants, une approche réfutant la spécificité de l'espèce humaine ouvre la voie à des futurs inquiétants."

"Lorsqu'on commence à traiter les animaux comme des personnes, on n'est pas loin de traiter les personnes comme des animaux", prévient le philosophe Francis Wolff. 

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