Est-il encore possible de créer du lien dans une société fragmentée ?

Date de la venue de l'invité: 
Mercredi, 15 janvier, 2020
Est-il encore possible de créer du lien dans une société fragmentée ? (extraits)

Cette Matinale a été plutôt orientée vers les causes de la fragmentation que les possibilités de recréer du lien entre les différentes îles françaises

Première cause de cette "archipélisation" de la société, la disparition de la matrice structurante « catho-laïque ». Le déclin du catholicisme commencé dans les années 60 est désormais avéré. Cela se traduit par une baisse des pratiques religieuses (seuls 6% des catholiques vont à la messe tous les dimanches en 2012 vs 35% en 1961), une perte d’influence culturelle du catholicisme mais aussi par des basculements civilisationnels du référentiel judéo-chrétien, comme le rapport au corps, à la sexualité, la hiérarchie homme–animal; …
Mais une autre matrice structurante s’est parallèlement effondrée, le bloc « laïc-républicain » : le parti communiste constituait une contre société, « l’église rouge ». Le PC recueillait 20-25% des voix dans les années 70, 2.5% aujourd’hui. Il y avait 130 mairies PC en Ile-de-France en 1977, il en reste 25 en 2019.

La société ne se reconnaît plus dans ces deux blocs, elle se fragmente et se rassemble ponctuellement autour de nombreux pôles d’intérêt, pôles politiques ou comportementaux … et autour de pôles de réaction. Chacun de ces groupes rassemble des effectifs beaucoup plus faibles que ceux des matrices évoquées.

Cette individualisation des comportements se traduit aussi par le choix des prénoms des enfants ; certains prénoms référents comme Marie sont devenus rares : 20% des petites filles nées en 1900 s’appelaient Marie, 0.3% en 2016. Dans les années 1950, 2 000 prénoms différents étaient donnés aux enfants, 13 000 aujourd’hui, augmentation favorisée aussi par les nouvelles lois de 1993 libéralisant l’usage des prénoms.
Pour les parents, l’enfant doit se démarquer tout en se singularisant dans un univers spécifique. : individualisme, autonomie …

Des processus sociologiques concomitants rendent encore plus difficiles les passerelles entre les îles :

  • La "sécession" des élites : elles vivent dans une bulle, comme en autarcie, habitent majoritairement dans les cœurs des métropoles, côtoient des personnes diplômées comme elles, envoient leurs enfants dans les mêmes écoles et ont des pratiques culturelles similaires … Il n’y a plus de brassage des populations via le service national, l’école publique avec la montée des écoles privées ou les colonies de vacances qui n’envoient plus que 850 000 enfants en vacances vs 4 millions en 1960 et ces colonies ont, de plus, des recrutements très clivés.

  • L’autonomisation culturelle de chaque groupe est renforcée : les pratiques du tatouage, les prénoms, sont différents selon les classes sociales avec par exemple la prévalence des prénoms anglo-saxons dans les classes populaires. Celles-ci s’affranchissent désormais idéologiquement et culturellement.

  • L’immigration avec le poids démographique croissant des populations issues du monde arabo-musulman. Là encore l’étude des prénoms montre que si l’attribution de prénoms arabo-musulmans aux garçons était quasi nulle entre 1900 et 1950, elle est de 1% dans les années 60, 7% en 1984 et de 19% en 2019 avec une grande disparité régionale, moins de 5% dans l’Ouest de la France, 20-25% en Ile de France, 42% en Seine Saint Denis.

Il y a une diversification sans précédent de la composition ethnoculturelle de la France.

Les questions des membres du club ont porté sur

  • Les autres changements de paradigme qui modifient en profondeur la société française, comme la fin de la domination masculine (par exemple le taux de diplômées femme est supérieur à celui des hommes), l’explosion de la cellule familiale, le nombre de naissances hors mariage (60% en 2019 vs 8% en 1980), l’augmentation des familles monoparentales qui représentent désormais 20% des familles françaises.

  • L’enjeu de la transition écologique qui pourrait devenir une nouvelle matrice structurante. Le discours écologique a un lien avec la religion avec sa capacité à fixer des règles de vie, la nécessité de rédemption …, instituant ainsi une nouvelle orthopraxie.

  • La recherche de nouvelles spiritualités, l’activisme des religions non catholiques, l’engouement du développement personnel, l’attirance vers l’orientalité, la nature ou le végétal peuvent être vues comme des tentatives de combler ce nouveau vide spirituel

  • La fracture entre les métropoles et les zones périurbaines de troisième ou quatrième couronne où résident majoritairement les "gilets jaunes" : approches différentes de l’écologie, du rôle de la voiture….ce qui peut expliquer la compréhension difficile pour les élites des réactions sur l’augmentation du prix des carburants, le nouveau contrôle technique, voire les péages urbains.

Et qu’est ce qui peut faire que nous ayons toujours envie de vivre ensemble ? Il y a bien sûr une langue et une histoire communes, mais aussi des structures et des acteurs (associations, élus locaux, …) qui créent des liens et, surtout, un modèle de protection sociale qui réunit toutes ces îles.

Mais, selon Jérôme Fourquet, nous ne nous dirigeons pas vers un affrontement général : la société pratique et pratiquera de plus en plus des stratégies d’évitement. L’image du syndic de copropriété est évoquée, on vit ensemble, on évite les croisements et on paie les charges communes en râlant sur leur montant et leur destination …Même les grands événements rassembleurs comme les victoires des Bleus ne laissent plus croire aujourd’hui aux français que le vivre ensemble sera plus facile, contrairement aux ressentis de 1998.

Est-il encore possible de créer du lien dans une société fragmentée ? (intégrale)
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