Comment meurent les démocraties

Date de la venue de l'invité: 
Mercredi, 23 janvier, 2019

Jean-Claude Hazera vient de publier « Comment meurent les démocraties » chez Odile Jacob, essai historique dans lequel il analyse ce qui s'est passé entre les 2 guerres mondiales en Allemagne, en Italie, en Espagne, en France et aux Etats-Unis. Sauf dans ce dernier cas, la démocratie y a fait place à des régimes fascistes. Pourquoi ? Et quelles sont les leçons à tirer pour comprendre comment meurent les démocraties ?

Jean-Claude Hazera commence par observer que, selon lui, la crise économique de 1929 et le chômage de masse qui en a découlé ne sont pas les causes principales de la mort des démocraties pré-citées. Ainsi, bien qu'ayant subi de plein fouet et de façon très violente ces désordres, les Etats-Unis n'ont pas basculé dans le fascisme. La lecture keynésienne de l'histoire ne nous donnerait donc pas la clef.

La première leçon à retenir est que la genèse de ces événements est ancienne. Ainsi l'Allemagne nazie ne s'est pas construite dans les 3 dernières années, avant que Hitler arrive démocratiquement au pouvoir. De même, ce n'est pas l'occupant allemand qui installe Laval et Pétain au pouvoir dans la France vaincue de 1940. Il faut remonter toute l'histoire de la IIIème République pour comprendre les rancœurs accumulées contre cette République.
L'avenir se construit maintenant. C'est donc maintenant qu'il faut s'occuper des dangers qui guettent la démocratie française, même si la menace peut sembler lointaine.

Le « peuple » contre la démocratie. C'est la deuxième leçon que Jean-Claude Hazera veut nous faire partager. Mais, souligne-t-il, il ne faut pas confondre « peuple » et « plèbe ». Dans la période d'entre-deux-guerres, la bourgeoisie et les élites ont, elles aussi, joué un rôle trouble. Soucieuses de rétablir l'ordre et de vaincre le bolchevisme, elles se sont objectivement alliées au « peuple » pour porter librement au pouvoir des personnages aux convictions démocratiques douteuses.
Aujourd'hui, on peut observer, par exemple en Hongrie, que ces révolutions anti-démocratiques ne sont pas brutales : les dirigeants, une fois élus, ne renversent pas la démocratie comme un dictateur sudaméricain dans un album de Tintin ; ils grignotent petit à petit les libertés publiques, ne gardant de la démocratie q'une de ses composantes (les élections). Et cela s'avère redoutablement efficace : ils sont ré-élus, faute d'une opposition privée de ses moyens de mener campagne.

La troisième leçon est que le « populisme » est un concept insuffisamment éclairant. Selon Jean-Claude Hazera, c'est plutôt l'intensité du nationalisme qui, donnant une dimension « identitaire » au populisme, est l'ingrédient autour duquel s'agglomèrent tout ce qui va tuer la démocratie.

La quatrième leçon est l'importance des individus, hommes et femmes politiques. Jean-Claude Hazera martèle que traiter Hitler de fou occulte le talent qu'il a su déployer pour conquérir le pouvoir. Aujourd'hui on est tenté de porter un jugement analogue sur Trump. Il est préférable d'essayer de comprendre comment fonctionne Trump plutôt que de le sous-estimer.
Pour que vive la démocratie il faut donc des hommes et des femmes de qualité, des professionnels de la politique aux convictions démocratiques solides. Car, dit-il, la politique c'est le domaine de la complexité, des passions, du compromis, des symboles. On a peut-être trop présenté le New Deal comme la politique économique, largement inspiré des idées de Keynes, qui aurait sauvé l'Amérique, mais la réalité est plus complexe : c'est l'habile « politicard » Roosevelt, dont l'histoire oubliera qu'il a voté des lois scélérates avec les sudistes, qui a su redonner confiance aux américains et mobiliser son pays, pourtant anti-interventionniste, pour entrer en guerre.

Enfin, la dernière leçon est qu'il faut sans cesse moderniser la démocratie. Certaines sont mortes de jeunesse (Italie et Allemagne de l'entre-deux-guerres) mais, à l'inverse, notre IIIème République est morte de vieillesse. Elle s'est défendue d'une façon trop rigide.

Comment faire pour qu'une démocratie ne bascule pas ? Jean-Claude Hazera cite : la profondeur des convictions démocratiques (ex. l'Amérique), l'ancienneté de la tradition démocratique (ex. la France), le « consentement » à la démocratie et le respect des règles non écrites (« il faut être d'accord pour ne pas être d'accord »). Mais attention, alerte -t-il, les enquêtes (et la pratique électorale) montrent des convictions démocratiques moins ancrées chez les jeunes. Il nous appartient donc à tous de faire vivre le débat dans nos cercles amicaux et familiaux.

Quel rôle joue la montée des inégalités ? Jean-Claude Hazera rappelle qu'on retrouve toujours une dimension « lutte des classes » dans tous les cas où la démocratie a été mise à mal. Le cas le plus extrême est celui de l'Espagne de 1936. La royauté s'effondre et la République tente de s'y installer. Mais elle n'y arrive pas vraiment (au sens des règles non écrites) parce que l'ampleur des inégalités est trop importante.

En conclusion, il faut noter qu'un nouveau péril menace les valeurs républicaines : les changements climatiques avec leur cortège attendu de migrants toujours plus nombreux, dont on voit bien les effets amplificateurs sur le nationalisme (Hongrie, Autriche,...). Ne faut-il pas mettre en place un « GIEC des migrations » suggère Jean-Claude Hazera ?

Vous pouvez voir l'enregistrement vidéo intégral de la Matinale ci-dessous.

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