« Ordre et progrès » contre démocratie libérale ?

Et maintenant le Brésil ! Le Monde peut titrer d’un magnifique oxymore sans choquer : « Election présidentielle au Brésil, la démocratie menacée » : oui, c’est le désir des peuples, sanctifié par l’élection, qui met à bas le libéralisme politique. Ebahis, nous découvrons que la version libérale de la démocratie n’est pas le graal de tout le monde ou qu’il ne l’est plus. La fin de l’histoire n’a pas eu lieu, la prophétie de Fukuyama a vécu ce que vivent les prophéties l’espace, non pas d’un matin, mais d’une génération.

Au-delà du Brésil la défiance des non-Occidentaux —les trois quarts de l’humanité— est générale. Beaucoup ont endossé les habits du libéralisme économique qu’ils ont savamment découplés de son versant politique.  Claude Meyer nous l’a dit à propos de la Chine : il n’y a là, comme ailleurs, aucune attraction pour notre libéralisme politique. Il y a même une certaine fierté à être dégagé de la fébrilité électorale et du court-termisme qui l’accompagne, dont le Brexit sera l’exemple canonique. S’affirme au contraire l’idée qu’une contrainte forte, si besoin coercitive, de l’Etat garantit la réalisation des objectifs à long terme, y compris l’élévation du niveau de vie, d’éducation et de soins.

Tous paraissent consentir à la devise d’Auguste Comte qui orne le drapeau brésilien : « Ordre et progrès », dont le sens n’était pas vraiment libéral. Comte qui rêvait de soumettre la société à la science l’exprimait clairement : « le progrès est le développement de l’ordre ».

 

Cette défiance —qui grandit aussi à domicile—pose aux Occidentaux une question abyssale : avons-nous réussi à concilier désordre et progrès ? L’antonyme « désordre » renvoie ici au système du libéralisme politique où autocontrainte, autorégulation ou laisser-faire sont des mots clés. Un petit tour de nos performances n’incite guère à la confiance.

Puisque nous sommes sous le coup du dernier « dernier » rapport du GIEC, commençons par l’écologie où nous ne faisons pas pire mais certainement pas mieux. Le libéralisme économique qui alimente le pattern consumériste planétaire se nourrit, partout, d’une consommation délétère des ressources, nul besoin ici de blâmer les Occidentaux. Mais notre libéralisme politique qui sacralise le droit des individus et des lobbys empêche une réaction à la hauteur des enjeux. L’offensive climato-sceptique —mais business dogmatique— a réussi au-delà de ses espérances.

Performance sociale et politique ? Pauvreté endémique de 15% de la population, à commencer par des enfants. Déliquescence sanitaire aux Etats-Unis où l’espérance de vie à la naissance baisse pour une partie significative de la population ; fait dont il faut mesurer la gravité tant l’indicateur reflète une tendance lourde, multifactorielle et lente à inverser. Culture politique minée par l’hystérie, la polarisation des valeurs et des intérêts, l’obsession du court terme et la bien-pensance. Peu de chance de se rattraper avec la moralité quand on réalise à quel point les pratiques de harcèlement en tout genre sont enkystées dans le système de production. Pour ne rien dire de la corruption dont on oublie un peu facilement qu’elle n’est pas que chez les autres.

Et la finance ? Avec le recul, l’épisode tragi-comique de la crise financière de 2007-2008 où l’empilement des avidités de court terme effondra d’un coup les valeurs financières et notre crédibilité apparait comme un point d’inflexion, une sorte de guerre mondiale par l’ampleur des destructions de richesses et de la redistribution de puissance qu’elle a provoquées. Les institutions tempérées de nos démocraties agirent au prix d’un renoncement mortel. Elles ne pouvaient pas régler la crise et la médecine d’urgence fut confiée à une institution non, ou disons, post-démocratique : les banques centrales. Sans surprise les conséquences ne flattent pas la démocratie : un endettement qui empêche tout projet politique sérieux et des effets de richesse dont l’enflure n’a d’égal que l’inanité de notre projet collectif (quel intérêt d’avoir 1000 milliards d’euros stockés dans de la plus-value immobilière ?).

Leadership ? Les Etats-Unis du président Trump font preuve d’une certaine clairvoyance en recourant au hard power et à la coercition. Ils reconnaissent qu’ils sont arrivés à un point ou leur soft power est ineffectif. Il ne suffisait pas d’exporter des films grand public comme le pensait J. Nye son théoricien, il fallait prouver, dans les faits, la supériorité du libéralisme politique pour le plus grand nombre.

La démocratie libérale patiemment construite depuis les 17e et 18e siècles est bien plus que le théâtre électoral que l’on tolère mais que personne n’admire. La profondeur démocratique repose sur des codes de retenue et de tempérance profondément acculturés, des institutions, des contre-pouvoirs, etc. Les contre-performances évoquées sont systémiques, elles touchent les institutions dans leur ensemble. Les couches profondes de la construction démocratique sont atteintes. Ce qui nous distingue encore est le respect des droits fondamentaux qui évite de se faire découper en morceaux au fin fond d’un consulat, mais la lucidité exige de reconnaître que les institutions forgées pour l’âge industriel, dans le cadre national, ont été déclassées par la loi de Moore et le capitalisme financier. De vieillissantes elles sont devenues conservatrices et, de là, inefficaces.

Il y a quelque chose de déplaisant à constater la gravité de notre impasse historique mais sans doute est-ce salutaire. L’effort que nous devons accomplir est de la nature et de l’ampleur de la Réforme qui au 16e siècle fit le reset du logiciel de ce qui était alors l’économie-monde : la chrétienté. On peut filer la métaphore en quatre points :

  • les élites doivent se livrer à une profonde introspection et renouveler les valeurs qui les inspirent,  
  • il faut favoriser les conséquences de la révolution technologique sur la distribution du pouvoir comme l’imprimerie au temps de la Réforme,
  • il faut rebâtir un clivage politique dynamique (conservatisme/ progressisme)  autour du capitalisme financier, c’est la théocratie de notre époque,
  • dans toute réforme il y a un schisme et celui-là sera avec les Etats-Unis. Il ne s’agit pas de rompre avec la brillante société américaine mais de mettre fin à la dépendance fonctionnelle dont la matrice est le gouvernement fédéral et l’industrie financière et dont les choix, auxquels nous avons consentis, ne sont plus acceptables. Comme Rome, le pouvoir fédéral américain a ses indulgences, l’une s’appelle privilège monétaire. Y mettre fin ferait trembler la terre aussi sûrement que les 95 thèses placardées à la porte de l’Eglise de Wittenberg.

Dans son Introduction à la philosophie politique Aron dit ceci : « je crois de plus en plus que le problème fondamental de toutes les sociétés est le problème qu’Auguste Comte avait admirablement vu, c'est-à-dire le problème du rapport entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Une société suppose toujours une part de violence exercée sur les individus et une part de conviction communiquée aux individus. On ne peut pas gouverner les hommes sinon, d’une part, en les convainquant que l’ordre existant est bon, le seul possible, qu’il faut l’accepter, et, d’autre part, en laissant une certaine part à la force dans les interstices de la conviction ».

Nous comprendrons et agirons correctement si nous faisons place à cette analyse : les problèmes du temps sont hors de portée du pouvoir temporel, l’enjeu est désormais est de lui adjoindre du spirituel sans succomber à une réaction qui nierait la beauté et l’architecture des sociétés libérales : le pluralisme.

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