Macron, le bouc émissaire ?

Pour comprendre la crise des gilets jaunes en ce début décembre, le plus utile ne serait-il pas de relire « Le bouc émissaire », de René Girard ?

Pour échapper à la contagion de la violence et à l’autodestruction, nous dit le philosophe, les sociétés recherchent une victime expiatoire, un bouc émissaire qui sera injustement sacrifié. Le « tous contre un » neutralise la violence et parvient à rétablir la concorde au moins un temps.

La victime choisie doit être assez loin du groupe, à la fois différente (c’est un bouc) et semblable (il est parmi nous). Elle présente souvent des qualités extrêmes, richesse ou beauté. Elle est innocente, comme Œdipe l’était de l’épidémie de peste qui frappait Thèbes.

Emmanuel Macron n’est-il pas en train de devenir le bouc-émissaire désigné par une majorité de citoyens français ? Il est beau, intelligent, doué et considéré comme un héritier riche.  Qui d’autre pourrait occuper la place du bouc-émissaire, puisqu’il incarne le pouvoir, à la fois lointain et proche ?

 Là, intervient le concept jumeau de René Girard, le désir mimétique : l’homme désire ce que possède l’autre, même si c’est un bien ou un service dont il n’a pas vraiment besoin. Sur les Champs Elysées, qui ne sont pas un lieu de manifestation neutre et qui symbolisent un luxe et une richesse inatteignable pour un gilet jaune, le désir mimétique est présent, au moins inconsciemment, et se mue en violence. Des manifestants s’adressent aux clients sur le point de se payer un déjeuner pour 200 euros (c’est le chiffre cité par Gérald Darmanin) : « profitez- en, c’est peut-être le dernier » ... Et l’une des revendications, plus que l’abolition des taxes pétrolières, est le rétablissement de l’ISF. Faute d’être riche, vengeons-nous sur les riches et celui qui les représente, le président de la République (même si ce n’est pas un « vrai » riche).

On peut introduire un troisième facteur, c’est la détestation du « bouc-émissaire » par un grand nombre de citoyens. Les raisons de cette inimitié à l’égard d’un jeune président qui séduisait les foules, il y a encore quelques mois, sont difficiles à saisir. Certes sa base électorale chez les gilets jaunes était limitée, plus d’un tiers d’abstentionnistes chez les jeunes et les personnes à faible revenu. Certes, il y a la collection de petites phrases, qui ont été interprétées comme de l’arrogance. Certes sa rigidité a été extrême (De Gaulle lui-même avait capitulé devant les mineurs en 1963) Cependant, la violence d’une partie des Français à son égard surprend. Remonte une formule ancienne : l’ex-banquier serait l’ennemi de classe. On peut comprendre que dans un tel climat, il hésite à prendre la parole (souvenons du premier discours du Général en mai 68, qui fut hué)

Pour que la théorie de René Girard fonctionne, il faudrait que la victime soit consentante, plus ou moins. Ce n’est pas le cas. Le président privilégie le rationnel et charge son Premier ministre de trouver des solutions viables. Si l’irrationnel l’emporte, les concessions seront considérées comme des miettes et le compromis refusé. De plus, dans le contexte économique de la France, ce qui est possible et viable est limité.

L’inflation des revendications et leur caractère contradictoires, du type « moins de taxes et plus de dépenses » obligent à faire un tri sévère. Il ne peut y associer des représentants des gilets jaunes, puisque par nature un tel mouvement riche en contradictions ne peut se structurer. Il ne peut proposer un « gouvernement de salut public », les oppositions se réfugiant au mieux dans l’attentisme.

Le pouvoir ne dispose d’aucune marge financière, compte tenu de nos déficits extérieurs et intérieurs et de notre endettement. Accroitre nos déséquilibres équivaudrait rapidement à tomber dans la dépendance des marchés, de Bruxelles et de Washington (FMI) qui imposeraient des mesures d’austérité nouvelles. Quand le président a-t-il vraiment expliqué ces contraintes ?

 Il nous faut trouver le remède sur le plan interne pour financer le « trou » qui vient d’être fait dans les recettes fiscales. Une réduction des dépenses publiques est possible : soit dans le cadre d’une réforme de l’Etat, mais elle a été repoussée jusqu’ici ; soit en utilisant le rabot (toutes les dépenses réduites de 1%) ; soit en sacrifiant les dépenses d’avenir, comme les investissements et la recherche. Elle serait douloureuse, au moins à court terme.

Il reste la solution proposée par les gilets jaunes : faire payer les riches. Elle est aussi techniquement possible : revenir à une progressivité plus forte de l’impôt sur le revenu, rétablir l’impôt sur la fortune au moins de façon partielle ou accroitre la taxation des successions les plus élevées. La mise en œuvre est complexe : délimitation des « riches » révision d’une loi de finances qui doit être adoptée dans les prochains jours. Surtout ce serait la fin de la politique pro business si appréciée à l’étranger.

La théorie de René Girard n’est qu’une théorie et bien des phénomènes contingents peuvent la rendre inopérante.
L’opinion publique peut se retourner très rapidement, constatant que les rigidités et l’aveuglement sont passés dans le camp des gilets jaunes. 
De nouvelles violences pourraient accélérer ce retournement, elles sont plausibles, les pouvoirs publics ne disposant pas des effectifs suffisants pour maitriser des manifestations aussi diffuses. 
La crainte du chaos peut empêcher d’autres groupes (agriculteurs, transporteurs, ambulanciers) de se coaliser avec les gilets jaunes.
Enfin, et peut-être surtout, Noël est proche. A-t-on jamais vu de grandes manifs durant la trêve des confiseurs ?

Le traitement long et difficile serait renvoyé en 2019, négociations et collectif budgétaire. D’ici là, nos experts camoufleront les comptes publics. Ce ne sera pas la première fois.

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