Pour Jacques Blamont

Jacques-Emile Blamont nous a quittés le treize avril. Il était membre et administrateur, combien éminent, du Club des vigilants. Nous avions fait connaissance il y a une dizaine d’années. Nous étions voisins et j’avais pris l’habitude de lui rendre visite en fin de journée où il m’offrait le punch orange que tous ses visiteurs connaissent. Je garde le sentiment d’un immense privilège d’avoir pu converser (surtout écouter) avec cette intelligence exceptionnelle.

Je ne suis pas qualifié pour parler de son œuvre scientifique. Les institutions auxquelles il a appartenu, ses nombreux élèves, ami(e)s et collègues seront sur ce point la source irremplaçable. Intégré très jeune à un groupe de recherche de niveau mondial auprès de son maître le physicien, prix Nobel, Alfred Kastler qui révolutionnera l’optique il sera toujours dans le premier cercle. Ses fonctions, ses enseignements, ses titres, ses décorations, en France et à l’étranger, révèlent en creux la reconnaissance et l’admiration dont il a joui au sein des communautés engagées dans l’exploration planétaire.

Jacques Blamont était un scientifique, fondamentalement : il fonctionnait dans les Institutions de la communauté scientifique, il pensait que la science est la destinée de l’Homme et il avait conscience d’échapper au commun des mortels avec un langage, des concepts et des préoccupations difficilement accessibles ; sentiment renforcé par sa spécialité pour les astres et malgré l’échec de neuf missions sur dix comme il le rappelait souvent avec humour. Sa lecture du monde était physique, il faisait de la loi de Moore le moteur de l’histoire récente.

Mais Jacques Blamont était davantage qu’un scientifique de classe mondiale et un exceptionnel homme d’action. Il y eut une inflexion dans sa vie —sans doute se préparait-elle de longue date— quand il cessa d’être indifférent à ce qui n’était pas quantitatif. C’est le « alors j’ai commencé à douter » qui ouvre son Introduction au siècle des menaces ; c’est-à-dire une réflexion de grande ampleur sur la nature du progrès scientifique et ses conséquences. Cet aspect est moins officiel et moins connu, de façon symptomatique la nécrologie du Monde l’a occulté. Jacques n’a jamais fait la « promo » de ses livres, il faut les lire et les partager. J’ai eu le privilège de travailler avec lui à la réédition de Le Chiffre et le Songe, son grand œuvre côté écrits et à la relecture de ses derniers livres.  

Dans cette histoire politique de la découverte (Le Chiffre et le Songe) Jacques Blamont réfléchit aux circonstances qui, de façon discontinue, ont permis la percée des abstractions de la physique et des observations qui aboutirent aux lois de la dynamique. Il en conclut qu’à chaque percée correspond la fondation et le financement d’une Institution spécialisée par un prince, y compris le Collège romain des Jésuites pour l’enseignement des Mathématiques dans la première moitié du 17e siècle sur lequel ses travaux sont novateurs. A la profondeur de l’analyse s’ajoutent d’extraordinaires portraits des génies de la Révolution scientifique dont on voit les lois qui changèrent la face du monde être accouchées au milieu d’un fatras d’erreurs, d’idées fausses, de lubies, d’harmonies baroques et de névroses ; marques, semble-t-il, indissociables du génie.

Cette histoire brillante se termine dans la nuit quand le prince s’appelle Hitler et que le régime nazi invente à Peenemünde tout ce que nous utilisons depuis lors pour fabriquer des lanceurs. La production des V2 s’effectue dans des conditions atroces dans le camp de Dora sous les montagnes du Harz où des déportés, réduits en esclavage, meurent en masse. Blamont n’oubliera jamais qu’au fond de l’édifice sur lequel repose la triomphante aventure spatiale qui permit à l’Homme d’échapper à la pesanteur il y avait un tas de cadavres. Il s’engagea pour faire connaître le sort des déportés de Dora et, lucide sur l’union indissoluble de la noblesse et de l’ignominie, il conclut : nous devons dire oui à la condition tragique de l’Homme avec la sérénité difficile du courage.

Ses essais permettent aussi de saisir la dimension stratégique de sa pensée. Jacques Blamont avait, souvent en précurseur, une extraordinaire compréhension des enjeux. Il a nourri la vision stratégique de la France en matière spatiale quand les états-majors se demandaient encore quoi faire du « tuyau de poêle » Véronique, la première fusée-sonde française, et longtemps après. L’Introduction au siècle des menaces décrit l’ampleur de la domination des Etats-Unis et leur projet de domestiquer l’espace pour maîtriser la dissémination de l’information à leur profit, sans compétiteur direct. Blamont a beaucoup plaidé, et agi, pour l’indépendance de l’Europe (son rôle fut essentiel dans la construction de la base de Kourou en Guyane) mais le diagnostic fait plus haut prend tout son sens : l’Europe a des savants et quelques institutions mais elle manque d'un Prince qui rêve de puissance.

Un autre aspect marquant sont ses réflexions face au péril écologique. Jacques Blamont a abordé le sujet comme il l’a toujours fait : en mesurant les faits, en cherchant à comprendre où les modèles qu’on peut en tirer nous mènent et en cherchant des solutions. Il ne lui faut que quelques pages pour démontrer que l’équation qui lie population, inégalités et ressources évolue vers un système en boucle ouverte, c’est-à-dire qui ne peut plus se stabiliser, la croissance des forces détruisant le système. Et il y a peu de solutions : ni la politique incapable d’innovation à la hauteur des enjeux, ni la technique et la science puisque, inexorablement, leurs progrès conduisent à plus de demande à l’échelle du monde. Blamont a poursuivi l’idée que les autorités spirituelles pourraient imposer à leurs ouailles la frugalité nécessaire. Il a tenté de se faire entendre du Pape ; il était fier de la médaille de la Vierge que lui adressèrent en retour les bureaux du Vatican… Il en conclut que l’agression permanente de Sapiens contre les autres espèces va mal tourner et que le bourreau de la biosphère trouvera à son tour son prédateur qu’il identifie comme un agent pathogène. Il faut relire le Siècle des menaces écrit il y a près de vingt ans. Blamont y paraphrase Nietzsche sur les guerres du dernier siècle : j’affirme que le 21e siècle sera l’ère classique des épidémies

Etait-ce pessimiste ? On le lui reprocha. Que ses conclusions nous effraient nous renseigne davantage sur notre nature humaine que sur les lois de Nature. Jacques Blamont a agi en scientifique, fort ce qu’il appelait en toute simplicité le Principe de Blamont, extraordinaire formule qu’il pose ainsi : le produit de l’imaginaire par le réel est constant. Il a observé le monde comme le furent les astres au temps de la révolution scientifique : en dégageant l’analyse des biais humains qui l’obscurcissent. Jacques vivait dans un monde où il n’y avait ni lunettes roses ni lunettes noires avec lesquelles nous distordons si volontiers la réalité selon notre humeur individuelle et collective. Comptaient seuls les instruments et la mesure, ceux de Tycho Brahe à Uranibourg qui faisaient son admiration et tous les autres. Rien de valide ne pouvait se dire sans une bonne mesure et la compréhension des données physiques. Ce que nous appelons pessimisme est la force d’une démonstration qui s’impose à nous et que nous ne voulons pas entendre.

Jacques Blamont s’est abreuvé, jusqu’au bout, aux sources les plus dynamiques : des groupes de hackers aux Think tanks américains et, d’une façon générale, à la tech américaine. Il a compris, mieux que beaucoup d’autres, l’irruption de la foule internet, ses conséquences en forme de rupture sur nos sociétés et les résultats qu’on pouvait en tirer[1]. Il a compris et agi. Sa Fédération, imaginée à plus de quatre-vingt-dix ans, a été mise en œuvre par le CNES et le sera par d’autres organismes. Elle consiste à mettre en synergie les ressources de la foule et la capacité programmatique d’une structure telle que le CNES. Adieu hiérarchie, encadrement et technocratie de l’ère industrielle, les vainqueurs seront à l’aise dans la foule, indifférents aux fausses stratifications ; ça ne sera pas donné à tout le monde.

Le vingt février dernier Jacques assistait à la projection du très beau ciné-portrait de la réalisatrice Rina Sherman, l’Action sœur du rêve qui reprend le titre de son livre de souvenirs. La salle était pleine de ses amis et admirateurs. C’était son côté « général » capable d’entraîner dans ses projets beaucoup d’énergies et de talents.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur Jacques Blamont. Il faut souhaiter de nombreux témoignages et qu’il trouve un biographe à sa mesure. La dernière image est celle de la sagesse quand j’allais le voir à Châtillon où tout ce qui lui restait tenait dans dix mètres carrés : quelques souvenirs, son très beau Balzac —Jacques était aussi un grand littéraire— et ses toiles naïves, sensuelles, symboliques et tragiques. Il était temps de dire une dernière fois les vers de Baudelaire qu’il aimait tant :

Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait
D'un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve

 


[1] Voir son livre Réseaux, CNRS Editions

Share

Ajouter un commentaire