Rwanda : la mémoire, l’histoire, l’oubli… et le pardon

On a longtemps espéré une « sortie par haut » de la crise mémorielle liée aux responsabilités de la France au Rwanda avant, pendant et après le génocide des Tutsi. Ce fut une longue route. Encore une fois, une génération fut nécessaire pour que des mots cathartiques puissent se dire. Emmanuel Macron avait seize ans au moment des faits. Dans une séquence en trois temps ─le rapport Duclert, son discours depuis le mémorial de Gisozi et la réponse de Paul Kagamé─ le président français a réussi la sortie par le haut. Il l’a faite sous le patronage, et avec les mots, de Paul Ricoeur dont il revendique une filiation éthique et intellectuelle. Les Rwandais ont salué la profondeur du discours de Gisozi. Plus que cela, ils lui donnent valeur de viatique pour partir sur le long chemin de la réconciliation. On peut le relire à la lumière de l’ouvrage dont Emmanuel Macron fut l’assistant éditorial, La mémoire, l’histoire, l’oubli*.

« La mémoire comme matrice de l’histoire » et « l’oubli comme inquiétante menace » dit Ricoeur. L’anaphore « Ibuka, souviens-toi » a ponctué le discours présidentiel. « Un génocide ne s’efface pas » dit encore le Président qui promet de soutenir de nouvelles recherches, gage d’une mémoire vivante et d’un combat contre « l’oubli par l’effacement des traces », un cas « d’oubli profond » nommé par Ricoeur, tentation de tous les génocidaires. Obéissant à la prescription ricoeurienne, le discours fait longtemps place aux seules victimes : « le devoir de mémoire est le devoir de rendre justice, par le souvenir, à un autre que soi ».

L’histoire pose deux questions, le « quoi » et le « pourquoi » dit Paul Ricoeur. Les historiens ont interrogé les documents. Le long rapport Duclert détaille les faits. Il en fait la synthèse, terrible et mémorable. Les « responsabilités, lourdes et accablantes » de la France font désormais référence. « La France a un rôle, une histoire et une responsabilité politique au Rwanda » déclare le Président à Gisozi. Le « pourquoi » est plus terrible car il n’y a pas de réponse claire. En quelque sorte, le Président plaide la bêtise, au sens aronien, comme moteur de l’histoire : « la France n’a pas compris ». Il n’y a pas d’explication satisfaisante au pourquoi la France est restée « de fait, aux côtés d’un régime génocidaire » (Macron). Les chercheurs ont documenté l’aveuglement du président Mitterrand et de ses conseillers dont l’objectif était de maintenir, coûte que coûte, le Rwanda dans l’escarcelle française face à l’ennemi venu de l’Ouganda anglophile. Dans un pays devenu anglophone en une génération, et en répondant en anglais au président français, Paul Kagamé a fait cas du cruel manque du sens de l’histoire d’une poignée de dirigeants. Il y a, côté français, dans cette histoire quelque chose de « la chimère du point d’honneur » dont parle Voltaire dans Le Siècle de Louis XIV.

Dans sa conclusion, le Président français puise au cœur du discours ricoeurien avec les notions de « pardon », de « don » et de « dette ». « Reconnaître ce passé, notre responsabilité, est un geste sans contrepartie. Exigence envers nous-même et pour nous-même. Dette envers les victimes après tant de silences passés. Don envers les vivants dont nous pouvons, s’ils l’acceptent, encore apaiser la douleur. Ce parcours de reconnaissance, à travers nos dettes, nos dons, nous offre l’espoir de sortir de cette nuit et de cheminer à nouveau ensemble. Sur ce chemin, seuls ceux qui ont traversé la nuit peuvent peut-être pardonner, nous faire le don alors de nous pardonner. »

Il faut lire cette dernière phrase, abondamment citée, encore une fois à la lumière de Ricoeur. « Si la faute constitue l’occasion du pardon, c’est la nomination du pardon qui donne le ton à l’épilogue entier ». Sans le dire explicitement, en reconnaissant que le discours de son « ami » était plus fort que des excuses, Paul Kagamé a reçu le don du président français. Peut-être, désormais, sera-t-il possible d’aller au bout de l’espérance ricoeurienne : « en un sens le pardon fait couple avec l’oubli : n’est-il pas une sorte d’oubli heureux ? ».

*Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Editions du Seuil, 2000

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