Pensée magique, pensée scientifique

La relative défiance dont la science est aujourd’hui l’objet pourrait bien avoir comme origine quelques malentendus sur ce qu’est ou n’est pas la pensée scientifique. Il me semble urgent de procéder à une réhabilitation tant cette désertion pourrait s’accompagner, par effet de balancier, d’une pensée « magique » qui, non seulement, expose les plus vulnérables à l’emprise d’esprits mal intentionnés mais, de surcroît, pourrait conduire à un délitement des structures de notre société.

« C’est prouvé scientifiquement »

« Les personnes intelligentes font ces trois choses, c'est scientifiquement prouvé », titre un article racoleur du web. Ou ce site de vente de compléments alimentaires qui s’appuie sur une étude sur les oméga 3 dont les effets sur l’organisme seraient, là encore, « scientifiquement prouvés ». Sans compter ceux qui rapportent que la science a prouvé l’existence de Dieu.

Au fond, la défiance que nous évoquons ci-dessus pourrait bien trouver une partie de son origine dans le discours, sinon des scientifiques eux-mêmes, mais des vulgarisateurs. Le label  « scientifiquement prouvé » a servi et sert encore trop souvent d’argument définitif dans les débats. Non seulement c’est abusif mais c’est surtout erroné.

 Le mot de Victor Hugo – « La science est l’asymptote de la vérité. Elle approche sans cesse, et ne touche jamais. » – rétablit la vérité : il y a toujours un interstice entre la science et le réel, c’est-à-dire que la science ne dit pas le réel.
Une autre façon de le dire est que la science échafaude des théories qui modélisent le réel, tout comme une image d’ordinateur reproduit une figure avec un tableau de points. La définition des écrans augmentant, les points deviennent de plus en plus petits et la précision de plus en plus grande, au point qu’un œil humain ne sait plus guère faire la différence. Il n’empêche que l’image n’est pas la chose, pas plus que la théorie – le plus souvent une sorte de machine mathématique – n’est le phénomène représenté.

On voit l’imperfection de l’ajustement du modèle au réel dans la science physique elle-même où le très petit a sa théorie – la physique quantique – et le très grand la sienne – la relativité. Et que, réciproquement, l’une et l’autre de ces deux théories sont impuissantes à rendre compte du réel dans le territoire de l’autre.
Autre exemple, la lumière peut tantôt être considérée comme une onde, tantôt comme un jet de particules. Deux modèles différents pour rendre compte de différentes facettes du réel.

Au fond, le mot de la fin sur ce sujet pourrait revenir à Niels Bohr, l’un des plus fameux contributeurs de la mécanique quantique : « Il est faux de penser que la tâche de la physique est de savoir comment fonctionne la nature. La physique porte sur ce que nous disons sur la nature. »

Abus et rébellion

L’abus de langage « scientifiquement prouvé » signifie plutôt : « qui n’a pas encore été réfuté » ou « faute de mieux ». Ce n’est pas négliger l’intérêt des théories scientifiques dont l’efficacité peut être aisément vérifiée par les progrès techniques. C’est arrêter de transformer ce que dit la science en dogme ; d’autant que l’authentique langage scientifique est multiforme et ouvert, tandis qu’un dogme est univoque et fermé.

L’établissement d’un dogme crée toujours deux sortes d’inconvénients : l’abus et la rébellion.

L’abus : considérant que la théorie scientifique est la vérité, alors toute théorie s’appuyant sur elle – même approximativement – peut se prévaloir de cette vérité et du « scientifiquement prouvé ». Ainsi des exemples ci-dessus, ainsi des discours dans le domaine de la psychologie qui se réclament de la théorie quantique par une extrapolation tout à fait hasardeuse très au delà des limites du territoire de la véritable physique quantique. Il en résulte une sorte de pensée magique, potentiel instrument de pouvoir de gourous, avec les apparences de la respectabilité.

La rébellion : tout dogme fige la pensée et, dès lors, provoque assez légitimement des envies de le déboulonner. La science, par l’apparence (fausse) inébranlable de ses théories, peut avoir de tels effets puisqu’elle semble interdire toute pensée alternative. Après quoi, la brèche étant ouverte, ces pensées alternatives déferlent, de toutes espèces, chacune ayant gagné, par effet de relativisme, là encore une forme de respectabilité.

Car la science, considérée comme dogme, ne tient en effet pas la route. Les scientifiques le savent, toute théorie a ses limites et ses imperfections. Dès lors il est facile de faire tomber la statue du commandeur, trop rigide, trop raide.
Ceux qui dénigrent la science s’appuient ainsi sur des failles qui n’en sont pas ; sur des imperfections qui ne sont scandaleuses que parce qu’on s’est représenté qu’elles n’existaient pas. Ils n’en ont pas moins des audiences de plus en plus larges

La science est un processus

La science, malgré la définition du dictionnaire, n’est pas un corpus de connaissances ; elle est d’abord un processus. Une façon de procéder pour domestiquer le réel et l’approcher au plus près. Une des façons de défendre la science serait ainsi, non de la porter aux nues et d’en faire une idole, mais au contraire de l’enseigner avec ses imperfections – qui ne sont jamais que nos imperfections – avec ses limites et, par voie de conséquence, avec ses perspectives et ses conquêtes à venir.

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