Pour agir… soyons abstraits

La crise de la pandémie s’entremêle avec d’autres. Les bases tremblent. Le sentiment de subir nous submerge, l’analyse se brouille, l’action, toujours méritoire, patine. Il y a des tendances lourdes, il faut changer la donne.  

Première tendance : le renversement de la perspective de Tocqueville, c’est-à-dire l’évolution tendancielle vers la démocratie et la fine lame égalisatrice du système électoral, « un Homme, une voix ». La démocratie occidentale est en compétition avec les oligarchies et les démocraties autoritaires qui réussissent dans la mondialisation, il fallait s’y attendre. La tendance inquiétante est chez nous. Aux Etats-Unis, et ailleurs, le système partisan se polarise autour des questions de sociétés, souvent inexpiables. Un courant puissant et organisé combat la démocratie avant les idées qui lui déplaisent parce que le vote universel lui sera toujours fatal. Des millions de citoyens sont privés de vote par des chicanes techniques et les imperfections du système électoral ─de tout système électoral─ permettent à ses ennemis d’inverser un vote populaire. On voit partout la polarisation s’accentuer. L’abstention est, depuis toujours, massive. Cumuler abstention et polarisation conduit à enchaîner les drames (cf. le Brexit remporté par un quart des inscrits). La force de notre eschatologie démocratique se dissipe, l’élection et la représentation n’ont pas toujours raison. Il faut inventer autre chose.

Deuxième tendance : la mondialisation entre dans un cycle descendant sous le coup du COVID-19 (cause immédiate) et de son rejet par les classes moyennes qui vivaient de la valeur ajoutée produite en Occident (cause lointaine). Le monde est vaste. Une mondialisation sud/ sud avec la Chine en pivot continuera sans doute de prospérer. La mondialisation qui nous concerne (Nord/ Nord/ Chine/ GAFA) pose la question de la souveraineté au plus profond : que voulons-nous être ? Dans quelle communauté ?

Troisième tendance : le quantitative easing (QE) est le new normal pour le dire en bon français. Cause immédiate : COVID-19, cause lointaine : les excès du capitalisme financier et le partage de la valeur ajoutée socialement aberrant (la crise des inégalités) qu’il faut sans cesse corriger et réparer. La monnaie est une puissante machine pour l’organisation sociale. Ses fluctuations fondent les hiérarchies et organisent la fluidité à l’intérieur de la société. La stratification issue de la Révolution fut figée par la stabilité absolue du franc-or pendant un siècle (1815-1914). Le 20e siècle fut un siècle d’inflation et permit une exceptionnelle modernisation sociale. Gardons en tête que les perdants du paradigme monétaire s’expriment toujours (révolutions ouvrières au 19e, rébellion des poor white workers aujourd’hui). Quelle dynamique sociale voulons-nous créer avec les balles neuves du QE ?

A ces tendances s’ajoutent d’autres forces profondes toujours à l’œuvre (démographie, migrations, digitalisation, désintermédiation, émergence de la foule-Internet, etc.) ; on n’oublie pas non plus les invariants que sont l’égoïsme des Etats et la cupidité humaine qui alimentent le système. Logiquement la combinaison de ces forces pousse nos systèmes représentatifs et leurs Institutions au taquet (crise de la démocratie). Les forces vives testent des solutions sans qu’il soit possible de dire celles qui émergeront durablement (Comités de citoyens, relocalisation, etc.). Le système en place ne fera que courir derrière, il est difficile d’être dedans et dehors une transformation de cette ampleur. Les attaques iront croissantes, comme aujourd’hui celle qui fustige la bureaucratie.  

Ces tendances cumulées ont une force considérable et on a tort de s’étonner des secousses qu’elles produisent sur nos corps sociaux. La pandémie ajoute sa propre énergie transformatrice qui augmente selon la loi de l’exponentielle. Pour suivre une simple mesure financière, la crise de la vache folle coûta 10 Md, celle du SRAS 100 Md. On ne sait pas combien celle-ci coûtera (1000 Md ?) mais les impacts seront considérables.

Il est bon de célébrer le génie humain dans ces jours angoissants (l’extraordinaire percée du vaccin ARN). Malgré tout il manque un cap sans lequel les efforts sont dispersés et frustrants. On ne sortira par le haut que si l’on accepte la profondeur des transformations et, qu’en réponse, on forge de nouveaux outils à la hauteur des enjeux. Il ne suffit pas de dire que l’histoire est de nouveau tragique comme le faisait le Président il y a quelques mois. Il faut forger les concepts de notre modernité. On parle de révolutions conceptuelles fondatrices du niveau de Hobbes (la Souveraineté et l’Etat), de Rousseau (l’Egalité civile), du Conseil National de la Résistance (la Solidarité sociale garantie par la collectivité nationale), de Keynes (l’action économique portée à un niveau macro) et même de Marx dont les idées échouèrent à régler les contradictions de l’Histoire mais dont l’œuvre scientifique est de cet acabit.

Une question : pourquoi des concepts adaptés au temps présent n’émergent-ils pas ? Il y a des indices pour y répondre : conformisme épidémique, culte de la compliance, résistance des pouvoirs et des lobbys installés, éducation-punition, monopole de think tanks sur la conception des politiques publiques, etc. Ce sont des réalités mais aucune n’est convaincante. Plus profondément l’efficacité capitaliste a sacralisé l’action. Des écoles de commerce aux partis politiques on crie haro sur l’abstraction.

Il n’y a pas de percée conceptuelle sans recours à l’abstraction. Il faut réapprendre à oser, à tâtonner et à percer. Dans son extraordinaire histoire des sciences* Jacques Blamont ne cache rien des errances des génies de la Révolution scientifique. Copernic, Kepler, Newton mélangeaient astronomie et astrologie, alchimie et chimie et leurs percées conceptuelles qui ont changé le monde sont nées au milieu d’un fatras d’idées fausses.

Créons un espace tolérant pour la radicalité, la rupture, la marginalité, la provocation, l’erreur. Ecoutons les plus originaux d’entre nous, ils ont compris les forces à l’œuvre et leur imagination baroque nous livrera les clés pour demain. Alors nous pourrons agir.

 

* Le chiffre et le songe, Odile Jacob, 1993, 2018 pour l’édition condensée.

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Commentaires

Appel très juste. Une façon de nous sortir par l'abstraction des ornières que tu décris est de nous demander quels défis et quelles solutions à 10 ans peuvent nous réconcilier : rendez-vous sur Reconcilions-nous.com !

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