Quelle(s) puissance(s) dans un monde semi-chaotique ?

Date de la venue de l'invité: 
Vendredi, 17 novembre, 2017

Au cours d’une Matinale du Club des Vigilants Hubert Védrine a livré sa vision, réaliste, du système international et des tensions qui le traversent. 

Le compte à rebours climatique, la démographie et la révolution numérique sont les principaux facteurs de changement. La géopolitique, c’est-à-dire la capacité des acteurs internationaux à diriger les événements, subit leur influence. Ces facteurs modifieront les hiérarchies existantes, la compétitivité écologique deviendra un facteur important de la puissance.

Il n’y a pas de communauté internationale. Nous sommes dans un monde instable, pas clairement gouverné, où les Occidentaux ont perdu le monopole de la puissance. L’ONU, les divers « G » (7, 8, 20) sont des cadres mais pas des puissances. La bien-pensance et les sermons pensent le monde tel qu’il devrait être mais ne changent pas la réalité. L’explication du monde global ne fait pas consensus. Elle a varié dans le temps (optimiste dans les années 90, c’est la tendance fin de l’histoire avec F. Fukuyama ; pessimiste après le 11 septembre, c’est le clash des civilisations avec S. Huntington). Le monde multipolaire des Français agace les Américains qui ne conçoivent pas être un pôle parmi d’autres même si la phase d’hyperpuissance qui a suivi la fin de la guerre froide est terminée. Il n’y a pas de puissance capable de dominer et d’organiser le système international comme Richelieu pendant la guerre de 30 ans. Il y a des crises, mais peu de risques de conflit généralisé du type 1914, notamment parce qu’il n’y a plus d’alliances automatiques. Le nucléaire est un facteur de stabilité et il faut être réaliste quand on évoque un désarmement total : une dizaine de guerres sont empêchées par la dissuasion. On peut néanmoins réduire les arsenaux en suivant l’exemple français (dissuasion au plus bas).

L’Europe a d’abord un problème interne : c’est la fracture entre élites mondialistes et intégrationnistes et classes populaires qui ont décroché. Les élites n’ont pas entendu les alertes de Maastricht (« oui » minimum en France, rejet aux Pays-Bas, pays qui réussit pourtant très bien dans la mondialisation). L’Allemagne aurait probablement répondu non à un référendum tant les Länder s’opposent au grignotage de leurs compétences. On a trop réglementé, on peut être une puissance sans intégrer massivement. Personne à part la France ne veut d’une Europe Puissance. Au-delà des coopérations industrielles, l’Europe de la défense n’existera pas : volonté, esprit de défense, décision, commandement, tout s’y oppose. L’histoire et la tragédie sont sorties des esprits européens qui ont délégué leur sécurité aux Etats-Unis. Le passé pèse trop. Sur un sujet précis, les Européens ne sont jamais d’accord. La carte à jouer est la compétitivité écologique. 

Trump n’est pas irrationnel, mais exagérément simpliste et brutal. Son élection a eu beau sidérer la bien-pensance mondiale, il est là et son électorat ne le lâche pas. Il ne peut pas détruire l’accord sur le climat mais peut mettre en danger celui avec l’Iran sur le nucléaire. Pour les Etats-Unis, l’idée de ne plus dominer est intolérable. La rivalité avec la Chine va perdurer, il y a trop de compétition entre eux pour évoquer un directoire du type « G2 ». Pour autant une confrontation ouverte est improbable. Le principal risque est en mer de Chine où deux logiques s’affrontent : lac intérieur pour la Chine, liberté de navigation en haute mer pour les EU ; c’est plus sérieux que la crise nord-coréenne. Les Chinois ne sont pas prosélytes, leur montée en puissance sur la scène internationale se fait doucement.

Avec la Russie, les torts sont partagés. Lors de l’effondrement de l’URSS, l’administration américaine voulait les couler et les mettre hors-jeu (« c’est nous qui gouvernons ») là où Kohl, Mitterrand et Delors étaient partisans de les aider. L’élargissement de l’OTAN a contredit les promesses de Bush père. Kissinger et Brezinski ont reconnu l’erreur américaine. Avec Poutine III le message est : la Russie paillasson, c’est fini ! La Russie ne veut plus être le vaincu de Versailles, elle exerce son pouvoir de nuisance. Il faut être exigeant et revenir à un esprit coopératif que les « Occidentalistes » français (Sarkozy, Hollande, Fabius, Kouchner) ont perdu. Leur crédo se résume ainsi : que la France ne soit pas trop autonome parce que c’est perturbant, ne pas critiquer Israël, être dur avec Poutine. Emmanuel Macron peut mener cette politique d’exigence et de dialogue.

L’ordre ancien au Moyen Orient est détruit et ne reviendra pas. Aucune puissance régionale n’est en mesure d’imposer un règlement des conflits : l’Iran est isolé, l’Arabie Saoudite n’a pas su tirer profit du retrait iranien après la révolution ; le projet néo-ottoman de la Turquie a échoué ; l’Egypte est faible et dépendante de ses parrains. Les « grandes puissances » n’ont pas de solution, leur influence est faible. Elles observent, telles des vulcanologues, les soubresauts et les crises. En Syrie, seule la Russie semble suffisamment motivée pour agir : il y a des dizaines de milliers de familles mixtes et la base de Tartous est stratégique.

Face à l’islamisme, il faut cesser de s’auto-flageller ; ce n’est pas un problème de banlieues en France, c’est un problème mondial. Il faut être courageux et dire ce que sont et ce que font les Islamistes sans se prendre les pieds dans la bien-pensance ; on l’a fait avec le catholicisme (« Ecrasons l’infâme »). Il faut aider les réformateurs musulmans et faire alliance avec eux, notamment les autorités marocaines.

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