Ukraine, réflexions et questions à chaud IV

1. La guerre. Les soldats russes commencent à enterrer leurs positions. Les renseignements concordent pour dire qu’ils sont de moins en moins à la manœuvre. Les officiels disent, c’est nouveau, vouloir « se concentrer sur l’Est ». Les Ukrainiens les tiennent en respect mais ils n’inverseront pas la situation. En termes militaires le conflit évolue vers une impasse, un mauvais scénario. L’Ukraine refusera de perdre les territoires occupés, la Russie refusera de reculer, la question des réparations hantera toutes les discussions. On risque un pourrissement « façon Donbass ».

L’armée russe fait un usage massif des armes de saturation, cette artillerie archaïque qui semble la seule « force » à sa portée. Les roquettes multiples, les armes à sous-munition et autres projectibles ne sont pas interceptables. Ils sont tirés sans guidage, donc sans précision et sans discrimination. Leur court rayon d’action rend l’alerte difficile. La seule protection dans le périmètre saturé consiste à s’enfouir sous terre. Ces armes ne visent que des civils. Ce n’est pas un accident, c’est leur doctrine d’emploi. Combien de temps va-t-on admettre de voir des maternités, des hôpitaux et des refuges de civils détruits sciemment ? La guerre est terrible mais, malgré tout, elle est régulée. De nombreux pays font un effort opiniâtre pour bannir les armes létales pour les civils (chimiques, mines anti personnelles, etc.). Leur interdiction ne vaut pas raison mais violer la loi internationale ouvre la voie aux poursuites et les puissances soucieuses de leur soft power y regardent à deux fois. Faisons des armes de saturation le prochain objectif des campagnes de désarmement.

2. La géopolitique. L’ampleur des erreurs d’appréciation des dirigeants russes ne cesse d’étonner. En retour, notre étonnement doit conduire à s’interroger sur nos propres limites à comprendre la logique du pouvoir russe. Nous l’avons imaginé, pas tout à fait à notre image, mais capable de maintenir un bon niveau de jeu international : une compréhension documentée de ce qui se passe ailleurs (le renseignement) et la correcte évaluation des rapports de force, la capacité à mettre en perspective et une prise de décision rationnelle. La bulle d’idéologie et de propagande qui entoure le Kremlin nous agaçait mais nous l’avons traitée comme le folklore que nous aimons prêter à la Russie éternelle.

C’est l’occasion de saluer l’historienne Françoise Thom que le Club avait reçue en mai 2015 dont les travaux remarquables nous enseignent sur les deux versants de l’erreur d’appréciation. Pendant des années, Françoise Thom a alerté les Occidentaux sur les intentions de Poutine que son expertise et sa proximité avec la Russie cernaient avec acuité et dont ils montraient la perspective. Pendant des années, elle a prêché dans le vide, y compris au Club où nous fûmes nombreux (moi le premier) à rester convaincus que le pouvoir russe valait mieux que ça et que l’on s’entendrait toujours sur la base d’intérêts bien sentis.

Lire aussi. https://www.clubdesvigilants.com/alerte/francoise-thom-pourquoi-la-russi...

De l’autre côté, dans un ouvrage magistral[1], Françoise Thom met en évidence les continuités des pouvoirs russe, soviétique et puis de nouveau russe et comment Poutine a réactivé des réflexes politiques et culturels qui, hier comme aujourd’hui, font le malheur des Russes et de leurs voisins. C’est l’étroitesse du renseignement, où les « mauvaises » analyses sont bannies, qui rappelle comment Staline sous-estima gravement le danger hitlérien. C’est la « question nationale », abordée par la métropole-Kremlin de la même façon au cours des siècles : du mépris pour les petites nations proches ou dans l’empire et la force brute pour les soumettre (et un refus obstiné des conventions internationales). C’est encore l’absence totale de pluralisme et l’extrême verticalisation du pouvoir qui condamne les corps intermédiaires (ressort essentiels de nos démocraties) à l’obéissance.  

Au-delà de la fascination pour les permanences de l’histoire, une vérité s’impose : le système international est resté hétérogène au sens où l’entendait Raymond Aron[2]. La Russie n’a pas rejoint la culture globale-libérale comme nous l’avons cru après la chute de l’URSS. Elle est revenue à une idéologie et une logique très spécifiques dans la conduite des affaires internationales ; idéologie et logique qui conduisent à une perception dogmatique de l'environnement stratégique et qui sont la matrice des décisions que nous venons de subir sans les avoir vues venir.

3. L’énergie. La guerre en Ukraine se distingue de beaucoup d’autres par l’ampleur des changements provoqués. Beaucoup concernent déjà l’énergie. La mise en place d’achats groupés de gaz et de règles communes de stockage (90% au 1er novembre de chaque année), comme de nouvelles interconnexions sont un formidable coup d’accélérateur à l’intégration du continent européen. L’annonce de la fourniture annuelle de 36 MT de GNL par les Etats-Unis est exceptionnelle en volume. Elle entraînera un considérable besoin d’infrastructures pour basculer de fournitures continentales par pipeline vers du maritime avec liquidification/ regasification au départ et à l’arrivée ; tout ça ne coutera pas le même prix.

Il y a aura d’importants rééquilibrages territoriaux. L’arrêt de Nord Stream II (55 MdM3) prive l’Allemagne du rôle stratégique de hub distribuant le gaz en Europe continentale qu’elle avait imaginé. A contrario, l’Espagne, l’Italie (Rovigo terminal), sans doute la Grèce joueront un rôle croissant dans l’importation, le stockage et le dispatch des sources alternatives. Le gaz et le GNL d’Afrique seront critiques (Algérie, Angola, Congo, Lybie, Mozambique, Nigéria, etc.). Il faudra régler les conflits et sécuriser les approvisionnements (exploitation et pipelines), on retombera parfois sur la Russie…

4. La monnaie. Poutine a-t-il une arme secrète avec les achats en roubles ? Probablement, non. Le groupe gazier polonais PGNiG a annoncé dès jeudi qu'il continuerait à régler ses achats de gaz russe conformément aux contrats en cours, les Allemands sont sur la même longueur d’onde. Ce sera un bras de fer. On verra qui refusera soit des devises, soit du gaz. Le bras de fer se prolongera en Russie entre des entreprises énergétiques soucieuses de leur trésorerie et de leur avenir, et un gouvernement tout à sa logique de guerre.

Plus lointainement, la dédollarisation des échanges internationaux est une dynamique qui obéit, un peu, aux désidératas politiques et beaucoup aux forces de l’échange. Il y a parfois la tentation d’organiser des systèmes régionaux étanches au dollar, notamment pour échapper aux sanctions de l’administration américaine et à ce que certains spécialistes appellent la militarisation du dollar. Leur progression est lente, il y a une formidable inertie du système. Avant tout parce que la monnaie américaine conserve une grande praticité et une capacité de refuge que peu d’économies peuvent offrir. Quant à l’hypothèse que des pays s’exposent monétairement avec un pays au ban des nations, elle est douteuse.

 


[1] La Marche à rebours, Regards sur l'histoire soviétique et russe. Sorbonne Université Presses. 2021

[2] Dont une des meilleures définitions se trouves dans les Mémoires. « Celui [le système hétérogène] dans lequel les Etats de fondent sur des principes antagonistes de légitimité et, par suite, obéissent à des considérations idéologiques ou religieuses, en dehors des calculs de puissance ». A contrario, le système homogène est celui « dans lequel les Etats se réclament du même principe de légitimité ».

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