Rwanda, l’effort des archives

Il y a un an le président de la République confiait à l’historien Vincent Duclert la présidence d’une commission chargée de consulter l’ensemble des fonds d’archives français relatives à la période 1990-1994. Le rapport attendu en avril 2021 (le confinement pourrait en décider autrement) doit analyser le rôle et l’engagement de la France et renouveler l’analyse historique sur les causes, conjoncturelles et profondes, du génocide des Tutsi.

Depuis vingt-cinq ans beaucoup de faits ont été documentés et les conséquences de la politique française sont connues. Les cinq années retenues couvrent une période pré-génocidaire et le génocide lui-même pendant laquelle la France du président Mitterrand prit plusieurs initiatives pour soutenir un pouvoir Hutu qui préparait puis accomplissait le pire une fois tombé aux mains des extrémistes. Depuis nous vivons une crise mémorielle, nationale et morale ponctuée de nombreux conflits publics. Dans ces conditions on attend de l’exploitation des archives un regard neuf sur le système de décision – c’est-à-dire les responsabilités de la politique française. Il s’agit d’expliquer et non de dénoncer, de sortir par le haut des invectives et des polémiques en faisant place à un travail scientifique.

La Commission[1] a remis une note intermédiaire qui précise son fonctionnement. A ce stade elle ne dévoile aucune conclusion quant au fond mais sa lecture est d’un grand intérêt, à la fois sur la méthode et sur ce qu’il faut en attendre. La Commission doit dépouiller l’exhaustivité des archives françaises, c’est-à-dire de tous les pouvoirs politiques administratifs, diplomatiques et militaires qui furent impliqués. Ses membres disposent d’un accès illimité aux documents (en dérogation au code du patrimoine qui impose un délai de cinquante ans) et un pouvoir propre en matière de déclassification, ce qui constitue une rupture avec les pratiques antérieures où seul l’exécutif pouvait déclassifier.

Les archives livrent un état initial des évènements, au vif de l’histoire, quand on ignore leur suite. Elles permettent de faire progresser la connaissance dans l’établissement des faits, des décisions et de l’enchaînement des causes. Ce sont des ensembles vivants dont les différentes étapes (collecte, versement, classement, conservation) et états (archives courantes, intermédiaires, définitives) sont en soi le résultat de logiques et d’aléas individuels et collectifs. Il faut être en mesure de mener une réflexion globale pour comprendre les logiques institutionnelles à l’œuvre et les chaînes de commandement jusqu’à l’exécution. Il faut aussi pouvoir détecter ce qui manque. Dans ce monde organique, une pièce unique a peu de sens en dehors de la série à laquelle elle est attachée. Le principe de la révélation soudaine est un leurre avertit la Commission.

La vérité historique n’est pas une affirmation, elle se construit à travers une démarche de connaissance transparente quant à sa méthodologie et ses pratiques. C’est un savoir complexe parce que les situations sont complexes. Comme tout savoir fondamental il faut du temps pour y parvenir ; le temps de documenter, étudier et analyser.

Peut-on attendre d’un travail scientifique une extinction des conflits qui entourent le rôle de la France au Rwanda ? Oui, en partie, mais tant que vivront les acteurs de l’histoire ils resteront, pour une part, prisonniers des trajectoires individuelles et institutionnelles auxquelles ils ont pris part. Mais l’honnête Homme, l’Enseignement et la Justice disposeront d’un savoir dont les règles sont claires. Un travail de vérité apaise aussi les souffrances. La France doit la vérité aux survivants et à la mémoire des victimes et le président Macron s’est engagé à ce que cet événement tragique prenne toute sa place dans notre mémoire collective, à travers notamment l’enseignement auquel la Commission doit livrer des matériaux pédagogiques.

La fabrication d’un savoir fondamental est un enjeu démocratique. Il est peu visible dans un monde saturé par le rythme médiatique davantage construit sur la succession de fragments d’information et leur exploitation partisane. La crise du COVID 19 est dans un autre registre mais à cette occasion on a vu l’espace médiatique occupé par les sachants qui n’ont rien occulté de la complexité de la pandémie. Nous savons aussi qu’il nous faudra investir la complexité des questions scientifiques, ce sera une question de bonne gouvernance et, avant tout, d’efficacité. Au Rwanda le système de décision du gouvernement français a failli. Il n’est pas trop tard pour comprendre pourquoi et en tirer les conséquences.

 


[1] Elle a pris le nom de Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi (1990-1994).

 

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