Guerre en Ukraine, le grand aggiornamento

Nous entrons dans la troisième année de la guerre en Ukraine qui, de toute évidence, ne sera pas la dernière. Une guerre dont la dynamique est considérable étant donné le caractère inexpiable du conflit et la puissance des acteurs engagés et qui, de ce fait, provoque des aggiornamento en cascade.

Aggiornamento en France où le Président Macron avait démarré sur un faux-pas (se rendre à Moscou pour rien) et un contresens (ne pas humilier la Russie) en tout point conformes à la tradition d’illusion de la diplomatie française dont la geste inaugurale fut le voyage de De Gaulle à Moscou en décembre 1944. Le général, qui pensait traiter d’égal à égal, éprouva alors cruellement les réalités du rapport de force face à Staline. Macron a depuis évolué en reconnaissant clairement la responsabilité de l’agression puis en engageant la France dans un soutien sans réserve (matériellement modeste) à l’Ukraine. Le 16 février en recevant Zelenski, le Président est allé un cran plus loin, dénonçant une Russie « acteur méthodique de la déstabilisation du monde », c’est-à-dire en prenant acte de l’inévitable confrontation avec le pouvoir impérialiste et dictatorial du régime poutinien.

Aggiornamento en Allemagne où la guerre a brutalement mis fin à la prospérité d’après-guerre froide et à deux piliers de sa sécurité : une énergie abondante et bon marché venue de Russie et une foi inébranlable dans la garantie américaine de sécurité. A la différence de la France, l’aggiornamento allemand fut rapide et, autre différence, il est largement discuté sur la place publique. Très vite le Chancelier parla de Zeitenwende et engagea l’Allemagne dans un réarmement d’ampleur qui, inévitablement, fera voler en éclat un autre dogme de la République Fédérale : l’équilibre budgétaire. Le ministre fédéral de la Défense, Boris Pistorius, dit préparer la pays « à des décennies de confrontation avec la Russie » et l’on assiste à un début de débat stratégique, encore impensable il y a quelques mois, sur une capacité nucléaire de l’Europe – dans laquelle l’arsenal français aura un rôle à jouer – sans laquelle il n’y aura pas de crédibilité. Ainsi à Paris et à Berlin, les écailles sont-elles tombés des yeux des Aveuglés[1].

Point d’aggiornamento à Londres où l’attaque de Poutine réactiva le réflexe séculaire de la diplomatie britannique contre la puissance continentale dominatrice et agressive et l’exécration du peuple anglais pour la brutalité. A Stockholm et à Helsinki, l’aggiornamento signifie « OTAN », tandis qu’à la récente conférence de Munich sur la sécurité c’est l’ensemble du Continent qui a pris la mesure de la menace poutinienne – et du risque de retrait américain – et a admis que l’Europe n’échapperait pas au réarmement. Il est maintenant clair pour tous que nous payons d’une guerre totale une absence de réaction à l’annexion de la Crimée en 2014 et que, si nous ne sommes pas en guerre contre la Russie, nous sommes en guerre contre le poutinisme.

Evaluer l’impact de la guerre en Ukraine sur les Etats-Unis mériterait de longs développements. On est tenté de les résumer en un mot : crédibilité ? Quelle crédibilité du bi-partisanisme, socle menacé de la politique étrangère et de la dissuasion américaines ? Quelle crédibilité de l'Alliance Atlantique sur laquelle Trump a jeté un doute durable ? Quelle crédibilité de l’arsenal américain dont la sophistication pourrait se révéler faiblesse face à la masse russe ?  

En Ukraine, il ne faut pas parler d’aggiornamento mais de transfiguration. L’agression barbare de Poutine a achevé de transfigurer la nation ukrainienne, processus commencé il y a dix ans sur la place du Maidan, dans une révolution démocratique et européenne dont la refondation est comparable à notre 1789.

Quid de la Russie ? Là, pas d’aggiornamento. Plutôt une spirale de l’échec, qui aggrave les défauts du système, après la colossale erreur d’analyse qui conduit à penser que l’Ukraine se soumettrait en quelques jours. La dynamique de l’agression en Ukraine étreint une société russe soumise à la radicalisation et la persécution du pouvoir, la violence de la guerre et la paupérisation provoquée par la militarisation de l’économie. Les crimes de guerre de Poutine s’exercent aussi contre les Russes quand le dictateur sacrifie 16000 vies pour prendre Avdiivka, une ville petite ville industrielle totalement détruite et sans valeur stratégique.

Il faudrait encore parler des mutations du « Sud Global » et de la Chine qui sous couvert de ne pas fournir d’armes létales à la Russie lui offre un appui considérable, mû par la volonté d’abattre la domination occidentale.  

Les témoignages et les enquêtes publiés à l’occasion des deux années de guerre sont nombreux et remarquables. Ils disent la somme de peurs et de malheurs que le projet impérialiste de Poutine impose à la Russie, à l’Ukraine et, par ricochet, beaucoup plus loin. Nul ne peut les ignorer. Longtemps le désespoir et la violence continueront d’infuser dans des sociétés dévastées par la guerre. Nous avons écouté les pommes tomber à côté du cercueil dans la cour de la maison où ne pourra plus revenir un homme très bon écrivait le poète ukrainien Maxime Kryvtsov, quelques semaines avant de mourir au front.

Chez nous, le désir d’abdication n’est jamais loin, nourri par l’incompréhension des enjeux (« ce n’est pas notre guerre »), une connivence idéologique ou, dans le cas français, une paresseuse obsession anti-américaine.

Pourtant, au moment où la France fait entrer Missak et Mélinée Manouchian au Panthéon et où la Russie démocratique porte en terre Alexeï Navalny, tous héros de la résistance à l’oppression, la situation nous interroge, ensemble et individuellement et nous rappelle à notre devoir. Le devoir de résister à l’injustice et à la violence du projet impérialiste et criminel du régime poutinien. 

 


[1] Sylvie Kauffmann. Les Aveuglés. Comment Paris et Berlin ont laissé la voie libre à la Russie. Editions Stock, 2023.

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