L'IA, vers une nouvelle architecture du monde ?

Date de la venue de l'invité: 
Vendredi, 17 février, 2023

Pour Christian Byk[i], spécialiste des questions d'éthique des sciences et des technologies, « Nous sommes entrés dans une nouvelle ère technoscientifique et il faudra vivre avec l'Intelligence artificielle, apprendre à vivre avec ». D’où le titre du livre collectif qu'il a dirigé : «Intelligence artificielle. Vivre avec».
Ce livre interroge sur la reconfiguration architecturale prévisible dans une série de domaines essentiels à la vie en société (santé, justice, travail, information,…). L'intuition à son origine est que « la transformation numérique et les applications de l'intelligence artificielle et des systèmes d'automatisation sont à l'origine d'un effort de créativité semblable par sa nature à l'acte architectural dans le sens étymologique du terme ».

Depuis 2017 et la création de son groupe de travail « Vigilance numérique », le sujet de l’IA et des enjeux qu’elle soulève a été régulièrement abordé par le Club des vigilants rappelle en introduction Jean-François Soupizet[ii], administrateur du Club et l'un des contributeurs du livre, « animateur » de cette Matinale pour laquelle nous avons décidé de privilégier l’angle géopolitique et international.

Jean-François Soupizet rappelle que l’IA est « indissociable des technologies qui la rendent possible » (électronique, télécommunications et réseaux, données et science des données, algorithmes et tout particulièrement des algorithmes apprenants) et « dans cette révolution numérique, l’IA joue le rôle de clef de voute de tout un écosystème. Cet écosystème forme un espace, au sens classique du terme. Un espace qu’on a l’habitude de dire virtuel et qui pourtant a des incidences très concrètes dans le monde réel. »

En termes géopolitiques, l'IA pose clairement la question des nouveaux acteurs de souveraineté qui émergent avec elle.
En une petite vingtaine d’années on a vu  « l’émergence d’un certain nombre d’acteurs qu’on appelle hyperscalaires. Les GAFAM et aussi les NATU américains, les BATX chinois ont littéralement bousculé les institutions. Pour Jean-François Soupizet ce n’est pas par hasard que Marc Zückerberg parle des «  Etats, ces vieilles institutions qui aiment la loi » car ces nouveaux acteurs ont une vision du monde bien différente de celle que nous avions traditionnellement.

Or l'Intelligence artificielle constitue aujourd'hui un facteur de pouvoir sans précédent. Elle a déplacé les équilibres. Plus que jamais depuis l'ère atomique, la question d'une gouvernance globale n'est apparue aussi pressante.

La difficulté à faire émerger une gouvernance mondiale dans un contexte où le multilatéralisme semble « hors-jeu ».

Jean-François Soupizet rappelle que, certes, dans cet espace, certains Etats ont réagi assez rapidement. Les Etats-Unis avec l’antitrust, l’Union Européenne avec des dispositifs successifs (RGPD pour les données, le DMA et DSA pour essayer de structurer les marchés et les services, maintenant avec un projet de directive sur l’IA et l’espace informationnel des données).
Mais le monde est polycentrique. Nous ne sommes pas dans un jeu où seuls deux grands acteurs (Etats-Unis et Chine) se  disputent le leadership avec quelques autres qui tentent d’entrer… D’autres des Etats, petits ou grands (Afrique du Sud, Nigéria, Brésil et surtout Inde, mais aussi Japon, Taiwan, Israël, …) jouent un rôle dans ce contexte. Et bien sûr les ONG, la société civile…

Or depuis le début des années 2000, le multilatéralisme comme émanation des Etats semble progressivement hors-jeu. Il n’y a plus de droit de l’espace (on le voit bien avec l’histoire des « ballons chinois ») et il n’y a plus aucun grande négociation en cours. Même s’il y a les COP, car elles n’ont rien de contraignant au niveau international et les engagements qui en ressortent ne sont que ceux volontairement pris par chacune des parties, Etats ou entreprises.

Pour Christian Byk l’une des explications à cet affaiblissement du multilatéralisme réside dans le fait que les organisations internationales , les conventions et les traités, s’ils ne sont pas en train de disparaitre, se sectorisent (au XIX et au début XXe les traités avaient une vocation universelle). Parce que le système des Nations Unies repose sur des agences techniques (même si l’Unesco fait un peu contre-pouvoir en ayant l’avantage d’être la seule organisation transversale du système des Nations Unies). Au niveau international on reste aujourd’hui dans la « recommandation ». C’est un paysage fragmenté.

Ces nouveaux maître du monde sont-ils susceptibles d’être des acteurs de la souveraineté politique ?

Pour Christian Byk, « la souveraineté économique ils l’ont déjà »… Et l’on peut peut-être parler d’une forme de domination politique, en tout cas d’influence politique. « Et celle-ci est d’une certaine manière démesurée. Parce qu’elle sort des circuits politiques traditionnels ». Ils se sont crée leur propre assise, leur propre peuple (tous ceux qui participent à leurs « réseaux » mais qui ne votent pas pour eux, n’ont pas de représentants auprès des dirigeants. Au total personne ne les contrôle.
Mais pour lui « il ne suffit pas d’avoir de l’influence politique pour entrer par ce qui est la véritable porte de la souveraineté : un projet politique ».
Certes il existe une espèce de « discours d’évangélisme numérique », vantant un nouveau monde sans contraintes. Ce « libertarianisme » est une idéologie présente dans la Silicon Valley,  ...mais « avant tout c’est fait pour vendre » !
Certains dirigeants estiment que cette économie du désir va transformer notre condition humaine en un posthumanisme, où l’homme sera amélioré grâce à la maitrise de la technologie » voire, si notre monde était fini à cause de toutes les catastrophes que nous ne pourrons pas maîtriser, il resterait la voie de l’espace ». On peut imaginer que l’IA puisse servir cette finalité, soit un habillage pour conquérir de nouveaux mondes industriels comme l’espace…

Pour Christian Byk, finalement, « il n’est pas clair que les GAFAM souhaitent s’investir autant dans ce qui caractérise la souveraineté : monnaie, justice, diplomatie…».
Et de conclure par « Je ne suis pas persuadé qu’ils revendiquent de remplacer les Etats ».

Une puissance américaine qui soutient son « soft power »

Un participant observe que l’extraterritorialité de ces géants du numérique américains ne pourraient se développer autant s’il n’y avait pas derrière la puissance américaine. Il parle de « collusion » entre les GAFAM et le pouvoir américain.
Bien que Christian Byk affirme que « c’est plus ambigu que cela » (le libertarianisme porté par les GAFAM, en cela soutenus par les citoyens américains, les mettant en porte à faux avec l’idée d’un Etat fédéral surpuissant), il observe néanmoins qu’il y « de facto une tentative de faire comme avec le complexe militaro-industriel ». Ainsi, pour des raisons de sécurité militaire des Etats-Unis il y a eu une collaboration des GAFAM au moment de l’affaire Snowden. D’évidence les Etats-Unis ont besoin, dans un contexte géopolitique de concurrence avec la Chine pour le leadership mondial, de « mobiliser tout ce qui fait aujourd’hui d’eux une puissance ». Or la puissance militaire ne suffit pas il faut aussi la puissance technologique.
Jean-François Soupizet enfonce le clou en quelque sorte en expliquant combien l’anti-trust américain est porteur d’une vision de la concurrence très différente de la vision européenne et finalement favorable aux GAFAM, dont les Américains ne souhaitent pas le démantèlement parfois évoqué… Les principes de l’antitrust américain  ne consistent pas à « maintenir des situations de concurrence pour sauver des canards boiteux » mais évaluent deux choses : si les consommateurs sont lésés ou non et si la capacité d’innovation du pays est freinée par ces comportements anti-concurrentiels. « C’est cette vision de l’antitrust qui a fait des Etats-Unis le pays leader et a assuré sa domination sur le reste du monde ».
Il parle d’une « coalescence des intérêts » des GAFAM et du pouvoir américain et rappelle que les Etats-Unis sont intervenus de façon très décidée auprès de l’UE sur les questions de transfert de données. Car l’IA dépend bcp de la quantité et de la qualité des données. Et rappelle la surprise quand on a appris il y a quelques mois qu’un accord allait être conclu avec l’UE sur les transferts de données européennes aux Etats-Unis. Un accord dont on ne connaît toujours pas les détails…

Qu’en est-il du pouvoir des citoyens face à ces géants ?

Christian Byk doute qu’il y en ait vraiment un aujourd’hui…  Pour lui des initiatives mondiales existent bien, parmi les ONG, mais elles sont très sectorisées sur certains types de problèmes (dénonciation d’une certaine forme de capitalisme, souhait que les citoyens  participent plus, demande de plus de démocratie participative,…) et si on peut noter un certain mouvement favorable à plus de participation des citoyens, il se situe sur le plan des idées mais « sur le plan de l’organisation, d’un point de vue international, cela semble encore assez faible ».

Jérôme Cazes, ancien président du Club, insiste sur cette idée d’un pouvoir des citoyens et évoque l’avocat autrichien Max Schrems, fondateur de l’ONG « None OF Your Business » (NDLR : le but de l'organisation est de faire appliquer le règlement général de l'UE sur la protection des données). Celle-ci a conduit depuis quelques années un certain nombre d’actions devant les tribunaux européens ayant mené à des amendes extrêmement importantes dans certains cas. « Quand on a la chance d’être en Europe dans un territoire de droit et qu’on a la chance d’avoir un gros pouvoir de consommation, je pense que collectivement nous sous-estimons notre pouvoir collectif . Ne croyez-vous pas que vous sous-estimez un peu le rôle des citoyens ? ».

Christian Byk constate qu’il manque pour cela un « un mouvement général des organisations ». Certaines sont bien organisées et leurs actions montrent que l’état de droit en Europe est efficace. Mais (il est portant lui-même juge) il ne « [croit] pas que la politique internationale doive se faire dans les tribunaux » et « il n’y a pas une grande place qui est faite dans les institutions internationales au citoyen ».

Jean-François Soupizet partage ce point de vue lui aussi. Et évoque le dernier sommet mondial sur les questions de société de l’information, ouvert à la fois vers le secteur privé et vers la société civile : « Autant les acteurs du secteur privé ont été actifs, autant il est difficile pour le système actuel des agences et des négociations internationales d’avoir quelque chose qui soit à la fois représentatif et fiable en matière de représentation de la société civile ». Et d’évoquer même des cas où certaines ONG étaient en fait « manipulées »...

Quelles perspectives pour le futur ?

Pour Jean-François Soupizet, si l'on raisonne en termes géopolitiques, « la réalité est qu’aujourd’hui les équilibres internationaux sont difficilement prévisibles ». 
Il esquisse trois grandes lignes de scénarios qui, comme le souligne à juste titre Christian Byk, se superposent.
On peut tout d’abord  imaginer un tendanciel avec un leadership américain qui s’amenuise mais néanmoins reste prédominant sur l’Occident.
Mais on peut aussi très bien imaginer une course accélérée à la technologie sous pavillon chinois. Parce que les Chinois ont une vision de valeurs alternatives et on peut penser que la population du monde pourrait être favorable à une hypothèse où l’on reviendrait à une souveraineté très stricte, la non-ingérence et les valeurs avancées par les Chinois dans les organismes internationales. Ceux-ci sont ainsi très influents à l’UIT et « l’utilisation désinhibée qu’ils font de la techno peut dans une certaine mesure constituer un atout qui peut leur permettre d’avancer plus vite ».
Le dernier scénario est plus positif : face aux difficultés climatiques et environnementales il y a un sursaut de la communauté internationale pour mobiliser ces technologies au service, au contraire, d’une préservation de l’habitabilité de la planète.

 

Bien sûr d’autres sujets ont fait l’objet de questions/réponses lors de cette Matinale : le rôle de la force et de la peur dans les dominations géopolitiques, le « pouvoir du consommateur », la possible détestation croissante envers les Etats-Unis et donc les GAFAM, …

La vidéo intégrale des interventions et échanges est disponible ci-dessous pour tous ceux qui n’ont pu y assister et souhaitent en savoir plus !

 

 


[i] *Christian Byk, juge à la cour d'appel de Paris, est depuis 2013 représentant de la France au Comité intergouvernemental de bioéthique de l'UNESCO (dont il a été le président de 2017 à 2019) et est aujourd'hui également secrétaire général de l'Association internationale droit, éthique et science. Depuis 2002, il est membre de la Commission française pour l'UNESCO, où il préside le Comité d'éthique des sciences. Il a participé au groupe intergouvernemental d'experts chargé d'élaborer la Déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l'homme (2005).

[ii] Jean-François Soupizet a consacré sa carrière aux technologies de l'information et de la communication (TIC) dans le contexte du développement. Son expérience, acquise avec la Coopération française puis dans le système des Nations unies et enfin à la Commission européenne, l'a conduit à être à l'origine de plusieurs programmes de coopération avec l'Amérique latine et la Méditerranée. Actuellement expert indépendant, il est conseiller scientifique auprès de Futuribles International.

Share

Ajouter un commentaire