Rwanda : ouvrons les archives !

Depuis quelques semaines, les accusations sur le rôle de la France pendant le génocide des Tutsis et des Hutus modérés se précisent*. La France aurait, en juin 1994, livré des armes aux forces gouvernementales rwandaises, responsables et actrices du génocide, alors en déroute face au FPR de Paul Kagamé et qui s’apprêtaient à passer au Zaïre. Outre qu’à cette date le génocide était consommé et que personne ne pouvait l’ignorer — encore moins les autorités françaises remarquablement informées par la DGSE et des organisations humanitaires —, le commerce des armes avec l’ensemble des belligérants était sous un embargo de l’ONU depuis le 17 mai. Concomitamment, la BNP est visée par une plainte de trois organisations internationales pour complicité de génocide pour avoir effectué, à la même époque, le règlement d’une transaction d’armes au profit des génocidaires.

La France s’est fourvoyée au Rwanda, le débat n’est plus là. Au nom d’une realpolitik qui sacralisait la stabilité des frontières et « l’engagement global de sécurité » pour ses alliés africains francophones elle a soutenu, jusqu’au bout, un régime qui ne reculait devant aucune violence pour se maintenir au pouvoir et qui accomplissait le pire. La dérive fut à la tête de l’Etat français, à l’Elysée. Indifférents au malheur des peuples, une poignée d’hommes qui jouaient avec la carte des équilibres de puissance perdirent de vue l’essentiel : au quotidien les massacres faisaient 8000 morts ; un Srebrenica tous les jours pendant 100 jours ! L’armée était dans son rôle, celui d’instrument aux ordres du pouvoir civil.

La France s’est compromise dans un des pires génocides du 20e siècle. Les causes de ce fiasco sont un usage failli du pouvoir et le refus de discuter des buts de l’intervention dans le cadre démocratique et institutionnel. Ceux qui ont, à l’époque, pris secrètement ces décisions doivent rendre des comptes, c’est la loi de la démocratie avant, éventuellement, celle de la justice.

Depuis des années des journalistes opiniâtres et des témoins directs s’activent pour que la vérité sur le rôle de la France apparaisse dans son ensemble. L’engagement pris par le Président Hollande d’ouvrir les archives, annoncé publiquement en 2014, a avorté. Deux éclaireurs, prudemment délégués à un examen préalable, recommandent de surseoir ; sans doute la clarté des faits est-elle trop aveuglante.

A l’heure où le logiciel qui régit le pouvoir et ses rapports avec les citoyens est mis à niveau, la rétention d’une information sur un sujet aussi grave est à contre-courant. L’ouverture des archives est la quintessence de l’avancée démocratique. Elle permet la transparence, la transparence la lucidité et la lucidité le progrès démocratique. Vingt-trois ans après les faits, il est temps : ouvrons les archives !

*Voir notamment l’article de Patrick de Saint Exupéry dans le n°39 de la revue XXI

 

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