"L’Affolement du monde" vu par Thomas Gomart

Thomas Gomart nous livre ici une vaste fresque de l’état du monde en 10 tableaux remarquablement documentés qui constituent autant de mises en perspective de ce que les médias nous disent chaque jour de façon souvent à la fois redondante et fragmentaire.

Citant Machiavel, qui écrivait au moment où les guerres d’Italie faisaient des cités-États de la péninsule la proie des États monarchiques et qui parlait d’une époque marquée par un grand désenchantement et placée sous le signe de l’indétermination des temps, il souligne l’actualité de ces formules. Car si la mondialisation a modifié la répartition des richesses, elle n’a pas effacé les rapports de puissance, le rôle de la force militaire ou le poids de la démographie. Et les grands pays, au regard de ces critères, rêvent toujours d’hégémonie sur leur périphérie et n’hésitent pas à faire montre de leur force pour le contrôle des lieux communs, désormais étendus au cyberespace et au spatial.

Ce faisant, l’auteur nous invite à un véritable retour aux fondamentaux : le politique est de nouveau un facteur de premier plan et il s’exprime dans les structures des États-nations. Aussi sa démarche est-elle centrée en priorité sur les acteurs étatiques et les jeux de pouvoir entre eux. Sur les dix tableaux, cinq sont consacrés à des pays ou des groupes de pays et trois autres aux rivalités pour le contrôle des lieux communs, aux affrontements militaires et aux guerres commerciales. Deux thèmes transversaux incontournables, les migrations et l’asphyxie du monde, complètent le panorama et puis de nombreuses autres transversalités, y compris le numérique, qui sont autant de facteurs de puissance sont abordées dans le texte.

Sans reprendre les différents sujets développés, dont il convient de souligner la richesse, on retiendra qu’en matière d’acteurs, la priorité va sans conteste au triangle des trois Grands, les États-Unis, la Chine et la Russie, dont les décisions et les interactions structurent le monde.
La Chine affiche ses intentions de domination mondiale. Son modèle de capitalisme d’État à vocation de conquête planétaire sur le plan économique et celui d’un contrôle strict de la population en matière sociale se révèlent redoutablement efficaces. Dès à présent, elle affirme sa présence en mer par l’occupation d’îlots controversés comme elle ne cache pas sa volonté de reconquérir Taiwan ; et, plus significatif encore, elle s’impose dans la conquête spatiale et revendique même un leadership dans le cyberespace.
Pour leur part, les États-Unis dominent actuellement la finance, l’armement, l’énergie, le numérique et l’information, et leur politique juridique extérieure leur assure un véritable pouvoir sur les acteurs non étatiques. Mais les disparités sociales, le bipolarisme politique constituent des faiblesses notoires. Et les récentes décisions du gouvernement américain, découplant alliances militaires, communauté de valeurs et intérêts économiques, contribuent à brouiller les cartes des relations internationales.
Quant à la Russie, bien qu’elle ne soit pas un acteur économique majeur, son influence régionale, en particulier dans le foyer de tension moyen-oriental, sa capacité militaire et sa culture stratégique lui permettent de figurer parmi les grands.

Et puis on ne peut passer sous silence l’émergence possible de nouveaux pays comme l’Inde ou l’Indonésie, chacun d’eux avec une vision du monde qui peut être éloignée de celle des Occidentaux, comme on ne peut ignorer la montée des régimes autoritaires en Turquie ou au Brésil.

En face, c’est une Europe déboussolée qui doit faire face à une situation nouvelle vis-à-vis des États-Unis. Cette Europe a sous-estimé le rôle de la force et baissé la garde en termes d’armement et, pendant plusieurs décennies, elle a pu croire que les valeurs attachées à l’individu étaient universellement partagées, au même titre que l’idée de progrès humain soutenu par le libéralisme économique et la démocratie comme système de gouvernance.
Ces idées, jointes à la perspective d’une apocalypse nucléaire, rendaient la guerre improbable : on sait ce qu’il est advenu de ces espérances. La gouvernance mondiale est en panne. Les bénéfices réels de l’ouverture économique et des progrès technologiques sont contrebalancés par les délocalisations qui ont permis à un capitalisme d’État de déplacer la fabrique du monde, par l’hypertrophie d’une finance susceptible de crises systémiques, des vagues numériques successives qui ont déstabilisé la sphère de l’information et facilité une prédation planétaire grâce à l’économie des plates-formes. Et in fine, on assiste à une montée des antagonismes nationaux et internationaux.

La réflexion de Thomas Gomart ne s’arrête pas là, elle se prolonge en une prospective qui esquisse les évolutions probables et leurs termes temporels.
Ainsi, la fin de la domination solitaire des États-Unis semble-t-elle inéluctable
. Certes, l’auteur ne va pas jusqu’à envisager un scénario de domination chinoise et l’imposition de son modèle de contrôle du comportement social des individus grâce aux nouvelles technologies. Mais la perspective d’un partage du monde en quelques grandes zones d’influence apparaît comme un scénario crédible. Ce serait entre les États-Unis et la Chine, et puis des régions de moindre poids sous la domination de régimes autoritaires éventuellement liés à des confessions religieuses. Une version nouvelle de « l’Empire et les nouveaux barbares[i] ».

Ce schéma interpelle parce qu’il signifie un affaiblissement considérable des valeurs universelles de l’Occident en matière de droits de l’homme, à un moment où ceux-ci sont questionnés par le politique et par la technologie.

Dans ce contexte, on comprend bien que l’Union européenne construite sur des règles soit en crise et que l’incertitude soit grande sur son avenir.

Quant à la France, elle-même fragilisée, elle a redécouvert la violence avec les attentats, et elle est traversée par de vives tensions politiques et sociales. Ici l’auteur estime qu’elle n’est pas suffisamment préparée. Il conviendrait en effet qu’elle prenne acte du monde tel qu’il est devenu, qu’elle repense ses relations avec les trois Grands et qu’elle joue un rôle moteur au sein d’une Union européenne stratège de son autonomie. Enfin, il lui reviendrait encore d’ouvrir un débat sur le sens de la mondialisation.
À cet égard, les transversalités reprennent de leur importance : le seul cadre des frontières nationales n’est pas approprié pour formuler les questions relatives aux migrations, à l’urgence climatique ou au numérique, ni même sans doute pour réécrire des règles en matière d’échanges internationaux de biens et services qu’il conviendrait de revoir tant l’immatériel a changé la donne.

Article publié sur le site de Futuribles, le 1er avril 2019

 


[i] Rufin Jean-Christophe, L’Empire et les nouveaux barbares, Paris : JC Lattès, 1991

Share

Ajouter un commentaire