Aquilino Morelle : Le peuple sans la gauche c’est le populisme

Le livre que vient de publier le conseiller politique évincé par François Hollande en  avril 2014 sur fond de scandale pose des questions qui vont bien au-delà du simple règlement de compte.

On peut trouver quantité de raisons de ne pas lire Aquilino Morelle (publié chez Grasset). Il rate en partie sa cible puisque son livre est sorti après que François Hollande a renoncé à se représenter. L’auteur, exécuté par Médiapart, est un homme de gauche qui aime les belles chaussures et a commis l’erreur de faire venir à l’Elysée un cireur de belles chaussures. De plus c’est un livre qui parle du passé, d’un quinquennat que tout le monde veut oublier, pour le moment.

Ceux qui passeront au-delà de ces préventions y trouveront quantité d’anecdotes sur le pouvoir vu de l’intérieur. Arnaud Montebourg hésitant jusqu’au tout dernier moment à apporter ses voix à Hollande pour le deuxième tour des primaires de 2012. Le nouveau Président français refusant d’enlever cravate et costume pour son premier sommet « casual » à Camp David, bien que le protocole prétendument décontracté l’impose. Jean-Marc Ayrault lisant imperturbablement sa version du discours de politique générale de son gouvernement sans tenir aucun compte des corrections du Président, ce qui en dit long sur le personnage. Le « sabotage » de l’imposition à 75% des hauts revenus pour qu’elle soit refusée par le Conseil constitutionnel tout en ayant été votée par la majorité.

Le lecteur curieux visitera également les lieux de pouvoir en partageant – ou pas - la fascination de l’auteur, fils d’ouvrier espagnol immigré, qui reste un des très rares fils et filles du peuple à s’être hissé au sommet grâce à l’école de la République (il est docteur en médecine et diplômé de l’ENA). Il a eu le privilège d’occuper à l’Elysée « la chambre d’Eugénie », le bureau d’angle stratégique à deux pas de celui du Président. Et ce n’est pas rien : « La logique du pouvoir républicain rejoint là celle de l’étiquette monarchique ». Il raconte aussi, avec force détails, les voyages dans l’avion présidentiel, extraordinaire cocon protecteur, « ventre de la baleine », qui permet au locataire de l’Elysée de se mettre à l’abri, pour un temps, des vicissitudes de la politique intérieure.

La colère contenue de l’auteur s’exprime le plus souvent à travers une formule assassine. Retenons-en deux concernant le Président sortant : « En politique, la ruse sans la force condamne à l’impuissance » et  « François Hollande ne voulait pas exercer le pouvoir ; il voulait seulement devenir Président de la République ».

Lointain successeur de Saint-Simon, l’auteur de L’abdication écrit aussi un vrai livre de réflexion politique qui a le mérite, même si on ne partage pas ses idées, de bien faire comprendre la logique de ce camp qui a voté non à l’Europe, est favorable à la « démondialisation » voire au « protectionnisme intelligent » et pense encore que le rôle du parti socialiste pourrait être de représenter les « classes populaires ».

Sur l’Europe, il a retrouvé un extraordinaire texte de Pierre Mendès France s’inquiétant de « l’abdication d’une démocratie » que représentait à ses yeux le traité de Rome. Et il nous pose une question embarrassante. Il y a des décennies qu’on berce les électeurs de gauche de la promesse d’une Europe plus sociale qui va atténuer les chocs de la mondialisation. Force est de constater, avec l’auteur, qu’ils n’ont pas vu venir grand chose.

Sur les « classes populaires » il faut lire le chapitre où il revient sur l’étonnante note de Terra Nova de mai 2011 théorisant le fait que l’avenir électoral de la gauche ne serait plus à chercher du coté de la classe ouvrière et sur le traumatisme qu’a représentée pour lui et ses amis l’abdication du pouvoir devant le groupe Mittal concernant les hauts fourneaux de Florange. Il cite Emmanuel Todd expliquant à Lionel Jospin, candidat à la présidentielle : « N’oubliez surtout pas que les ouvriers épousent des caissières, et qu’ensemble ils pèsent 50% de la société française ».

Aquilino Morelle ne s’interroge pas explicitement sur l’avenir de la gauche et du parti socialiste. Mais tout son propos ouvre sur une question capitale pour la France et pas seulement pour les électeurs de gauche : qui va représenter et défendre l’ouvrier et la caissière ? Aux Etats-Unis la désyndicalisation et leur abandon par le parti démocrate nous ont apporté Trump, comme l’expliquait Suzanne Berger dans une récente conférence. En France comme ailleurs « le peuple sans la gauche c’est le populisme », prévient Morelle. 

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