Prélude à une réflexion sur l’humain et le numérique

La réflexion sur l’éthique du numérique, ou l’émergence d’une éthique appropriée au numérique, n’en est qu’à ses débuts. Le groupe de travail « Vigilance numérique » en a fait un de ses thèmes prioritaires de réflexion, pour tenter de contribuer à définir les conditions d’une cohabitation fécondes entre humain et numérique.

Il ne s’agit pas de verser dans une approche manichéenne, par définition fausse compte tenu de la nature et de la complexité du phénomène numérique. Sans compter que tout retour en arrière n’est pas concevable et qu’il y a beaucoup d’excellentes choses dans le monde numérique.

Il semble en revanche essentiel de nommer  les zones d’ombre dans lesquelles l’excès de rationalité présente un danger pour l’humain afin de donner des pistes pour établir avec lui une relation de confiance.

En prélude à cette réflexion sur le numérique et l’humain, le livre de Jean-François Mattei, « Le sens de la démesure. Hubris et Dikè », paraît fournir une excellente boussole pour  comprendre quels sont les substrats philosophiques et culturels du numérique et tenter de maitriser son irruption formidable dans  presque tous les aspects de nos vies.

La révolution numérique, paroxysme de l’intelligence, a bien des traits d’Apollon.

Apollon est un dieu d’une beauté parfaite,  lumineux, intelligent et courageux. Mais Apollon n’est pas que ce dieu séduisant et bienfaisant.
Son père est Zeus, le maître de la Dikè. Mais par sa mère Léto, il est issu des  Titans, divinités des temps pré-olympiens, vaincues par Zeus, nées des pulsations du chaos originel.
Son premier exploit est de tuer le dragon Python. Il est emporté, violent et  vengeur : il envoie la peste qui décime les Grecs devant Troie, il tue les fils de Niobé pour venger l’honneur de sa mère.
Son arc d’argent est tendu à la limite de la rupture entre deux forces contraires : la démesure, l’hubris, à laquelle le monde de peut échapper puisqu’il est issu du chaos originel et n’en est sorti que par la violence, et la Dikè, qui rend intelligible toute chose et établit l’harmonie.
L’intelligence, la rationalité, la beauté parfaite sont juchés sur les épaules de la démesure,  de l’irrationalité, du chaos.

Nous vivons dans une société d’abondance et de surabondance de rationalité, où l’on mesure tout pour tout maîtriser. Les Lumières s’étaient juré d’écarter les forces de la nuit et du chaos. Mais nous avons peut-être rompu les amarres. La rationalité sur laquelle nous avons construit  notre monde depuis 250 ans nous conduit à de redoutables impasses.  Apollon  va-t-il décocher sa flèche ? Attention, elle tue.

L’homme déploie sans limite son humanité à travers les avancées de la science, le triomphe du capitalisme et de l’idéologie libérale.  

Nous ne reconnaissons plus la frontière de l’illimité : tout nous est accessible. Nous  sommes pour toujours bien au-delà des colonnes d’Hercule où le demi-dieu avait gravé « non plus ultra ».

Dans Etre et Temps (1927), Heidegger, affirme que la modernité est sous-tendue par un projet métaphysique éminemment rationnel, qui  aboutit dans la pratique à la domination sans limite de la technique. Cette démesure technicienne est pour lui un obscurcissement du monde. C’est que la logique a pris naissance dans la tête des hommes à partir du non logique, du chaos, de luttes de pulsions insondables. Ivre d’elle-même, elle peut y ramener.

Camus, dans l’Homme Révolté, s’est élevé contre  le monde des petites victoires forgé par les « petits Européens » (qu’aurait-il dit des petits Américains, qui ont formaté le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui ?).  Alors que l’Europe trouvait sa grandeur dans un équilibre instable entre midi et minuit qu’elle maitrisait vaille que vaille mais avec panache,  elle a choisi  l’hyper rationalité qui a fini par éclipser le jour. « L’Europe n’a jamais été que dans cette lutte entre midi et minuit. Elle ne s’est dégradée qu’en  désertant  cette lutte, en éclipsant le jour par la nuit ».

L’hubris technicienne est  un dispositif d’accaparement des énergies de  la nature  très efficace.  Elle multiplie les possibles, mais elle peut aussi déboucher sur le  vide de l’existence, l’atomisation des individus, la transformation de toute activité, pensée ou émotion en process reproductible,  l’exfiltration de toute substance.

Si nous n’y prenons pas garde, le numérique peut être un terrain de jeu universel pour cette hubris technicienne.  

Il affecte notre façon de vivre, d’habiter, de jouer, de gouverner, de faire de l’argent, de communiquer, d’agir. Il provoque des changements anthropologiques et culturels  sur notre mémoire individuelle et collective, sur notre rapport au corps, au temps, à l’espace, à la vie, au langage...

Après une période d’irénisme largement diffusé par les médias, les risques d’expulsion de l’humain par la technique sont maintenant davantage mis en avant, parfois en réaction aux hyperboles sully-prudhommesques de certains gourous du numérique (perdant de fait toute mesure).

Cette peur est d’ailleurs très ancienne : elle conduit du Golem à Faust et au transhumanisme.

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Dans cette quête d’un modus vivendi rassurant et durable entre l’intelligence numérique et la complexité humaine, qui ne peut ni ne doit renoncer au chaos de l’irrationnel et des émotions, trois grands axes de réflexion seront creusés et donneront lieu sur le site du Club à des « alertes ».

La première portera sur un thème ontologique : quelles sont les différences fondamentales entre l’homme et la machine ? Pourquoi faut-il les préserver ?

La deuxième sur les menaces qui pèsent sur notre identité humaine et les alliances dangereuses du numérique avec d’autres pouvoirs.

La troisième abordera la réponse éthique qui pourrait réguler et apaiser les relations entre l’humain et le numérique : quelles sont les spécificités d’une éthique numérique ? Quels sont les grands principes sur lesquels elle pourrait se fonder et avec quelles chances de succès ?

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