Invité
Francis Charhon
Francis Charhon, acteur majeur de la philanthropie en France[i], a évoqué lors d’une Matinale du Club les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la philanthropie dans un contexte de montée des extrémismes.
Nous vivons l’époque de la « perte de confiance », marquée par des crises économiques, sociales et géopolitiques mais aussi par une perte du lien et la disparition du récit collectif. Les réseaux sociaux ont transformé notre rapport à l’information et fragmentent le débat public en bulles informationnelles, enfermant chaque citoyen dans des récits qui confortent ses peurs, ses colères et ses certitudes. La complexité est écrasée par la simplification, la nuance, par l’indignation permanente, l’information a cédé la place aux commentaires creux et sans fin. Ce climat nourrit une fatigue démocratique, une perte de repères, une tentation à céder à des réponses autoritaires présentées comme rassurantes.
Dans un tel contexte, la question de l’action philanthropique et de l’engagement de la société civile, devient centrale: non pas comme un sujet sectoriel, mais comme un enjeu majeur de société. Car la philanthropie par tout ce qu’elle recouvre est une structure de notre édifice national, peu visible mais essentielle
Il s’agit d’un vaste secteur, constitué de quatre piliers : 1,7 million d’associations qui créent de la présence et de la proximité
-près de 6000 fondations et fonds de dotations qui s’engagent sur des temps longs
- 20 millions de bénévoles qui incarnent la démocratie au quotidien
- et 5,5 millions de foyers donateurs qui s’engagent concrètement.
C’est un écosystème vivant qui structure notre capacité collective à agir, à dialoguer et à faire société.
La philanthropie n’est donc pas qu’ un supplément d’âme ! Construite sur des valeurs fortes : d’engagement, de solidarité, d’humanisme et de respect de l’autre elle est une structure démocratique par excellence, un amortisseur social et civique issue d’une trajectoire politique depuis 1901 fondée sur la liberté d’agir. Plus que jamais, face aux multiples risques, elle doit pouvoir continuer à se développer alors que cette trajectoire se brise.
Cet écosystème, particulier à la France, est fondé sur un principe simple : faire confiance aux citoyens et leur donner la capacité d’agir. Grâce à une déduction fiscale favorable, ils peuvent choisir les causes qu’ils souhaitent soutenir.
Il s’agit là d’un acte de confiance politique, non d’un simple dispositif fiscal. L’État se porte garant et facilitateur, il fixe le cadre, protège les libertés et accepte de partager l’intérêt général avec la société civile.
Toutefois, il faut le dire clairement : l’action philanthropique n’a jamais été consensuelle. Qu’il s’agisse de la lutte contre le sida, des droits des femmes à disposer de leur corps et à choisir leur destin, de la reconnaissance de minorités invisibilisées ou de l’environnement, les avancées sur ces grands enjeux ont été l’objet de fortes contestations dont certaines persistent.
Vouloir réduire l’espace d’action des associations et des fondations à ce qui est consensuel ou politiquement confortable appauvrirait considérablement la démocratie. Car elles ne sont pas seulement des opérateurs de solidarité ; elles sont aussi des vigies, capables de forcer le dialogue là où le silence arrange.
Aujourd’hui des restrictions juridiques, budgétaires et administratives fragilisent cet édifice construit progressivement
Il existe une ligne rouge à ne pas franchir : on ne peut pas réduire le champ d’action de la société civile en fonction de ce que l’État apprécie ou non, à un moment donné. La liberté d’association n’est pas une récompense accordée à des acteurs dociles.
Une illustration : le récent Contrat d’engagement républicain, que toute organisation doit aujourd’hui signer. En introduisant une appréciation large et floue « d’atteinte à l’ordre public », il crée un climat d’incertitude, de fragilisation de l’engagement car il transfère ce qui est un droit …à l’appréciation administrative des préfets et des financeurs publics. Évidemment, tout ne peut être autorisé mais l’on doit se souvenir que pour des comportements délictuels illégaux, le droit commun doit suffire pour sanctionner.
Du côté des restrictions budgétaires, les réductions des subventions, les modifications de la fiscalité introduites par des parlementaires peu au fait du sujet sont souvent présentées comme techniques alors qu’elles sont politiques. Les élus ne prennent pas en compte les effets induits considérables sur les populations concernées : disparition de services de proximité, rupture de l’accompagnement des publics fragiles, aggravation de l’isolement et des tensions sociales.
Pourtant sur le terrain, les parlementaires savent combien les acteurs philanthropiques sont indispensables : aucune politique publique ne tient sans eux, notamment dans les territoires les plus fragiles. Lorsqu’une association ferme, ce ne sont pas des lignes budgétaires qui disparaissent, ce sont des personnes qui se retrouvent sans soutien et dont l’État aura la charge s’il en a la capacité ! L’État serait bien incapable de remplacer les 78000 bénévoles réguliers des Restos du cœur (qui accueillent 1,3 millions de personnes), de financer la recherche ou la culture.
Voilà l’ambiguïté actuelle de la puissance publique, elle ne peut pas à la fois s’appuyer sur la société civile pour réparer les fractures sociales, tout en la fragilisant juridiquement, financièrement ou symboliquement.
Clarifier cette position est l’un des enjeux centraux du moment
Nous sommes aujourd’hui à un point de bascule. La trajectoire historique fondée sur la confiance est fragilisée. Il est temps de réinventer une politique de mécénat ambitieuse.
Il faut s’engager vers un nouveau contrat entre l’État et la société civile qui reposerait sur quelques principes clairs :
-sécuriser durablement la générosité,
-considérer les subventions et les déductions fiscales comme des investissements d’avenir et non comme une charge pour l’État,
- traiter les acteurs philanthropiques comme de véritables partenaires et non comme des prestataires-enfin… reconnaître pleinement la liberté associative comme un des piliers de notre société.
En conclusion, pour Francis Charhon, une démocratie ne se protège pas en se refermant. À l’heure des peurs, certains partis extrémistes proposent des solutions simples à des problèmes complexes et développent même des stratégies d’entrisme dans certaines associations. Réduire l’espace civique, restreindre les libertés, affaiblir l’État de droit au nom de l’ordre et de l’efficacité est une illusion dangereuse… L’histoire est sans ambiguïté : les sociétés qui réduisent les libertés pour se rassurer, ne se pacifient pas, elles se fracturent davantage.
De même qu’en affaiblissant les corps intermédiaires, on ne calme pas les colères ; on les radicalise. De même, en réduisant l’engagement citoyen, on ne renforce pas l’État, on l’isole et on le fragilise. Bien sûr, la philanthropie seule ne sauvera pas à elle seule la démocratie. Mais gardons à l’esprit que grâce à tous ceux qui agissent, la société civile reste vivante et source d’optimisme. Parce que les acteurs de la philanthropie restent d’inlassables tisseurs de lien social. Ils fabriquent de la cohésion, ils donnent du sens au mot espoir.
Il faut donc faire preuve de courage. Et rester vigilants.
La vidéo intégrale de la Matinale est disponible sur notre chaîne YouTube ICI ainsi que son podcast sur Spotify, Apple Podcasts et Deezer.
[i] Après une carrière hospitalière, Francis Charhon rejoint Médecins Sans Frontières dont il devient le président en 1980, puis en assure la direction de 1982 à 1991. En 1992, il rejoint la Fondation de France qu’il dirige pensant 25 ans. De 1993 à 2011, il est administrateur du Centre Européen des Fondations à Bruxelles. Il est représentant de la Fondation de France au CESE de 2010 à 2015.
Il est aujourd’hui conseil en philanthropie et préside le Groupe de Réflexion sur L'Urgence et la Post Crise (GRUPC) qui regroupe les principales ONG françaises, ainsi que le comité de labellisation des organisation non lucratives (Comité label IDEAS). Il est créateur et rédacteur du blog Chroniques philanthropiques.
Commentaires
À lire absolument !
Sur ce sujet de la philanthropie, Francis Charhon développe une vision et une lucidité rare. A lire et à transmettre à tous ceux, et ils sont nombreux, qui s’engagent sur le terrain associatif.
Ajouter un commentaire