Intelligence artificielle à l’école : le train est en marche !

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Image générée par un outil d'IA

L’intelligence artificielle s’impose désormais dans le paysage scolaire
80% des enseignants ont déjà évoqué l'IA générative avec leurs élèves.
Sociologues, philosophes, enseignants, journalistes, tous, ou presque, reprennent les mêmes éléments de langage : face à la montée en puissance des outils d’IA, il devient indispensable de développer chez les élèves le sens critique, le goût de l’effort et la créativité. Ces notions reviennent comme un leitmotiv. Reste à leur donner un contenu concret et, surtout, à répondre à une question centrale : qu’attendra-t-on d’un élève de demain ?

Derrière cette interrogation se cache celle de l’évaluation. Comment apprécier les acquis, les compétences et les savoirs d’élèves qui grandissent avec l’IA ? Une révolution lente ou brutale ? 

L’Éducation nationale s’est saisie du sujet depuis plusieurs d’années avec des organismes de recherche comme l’INRIA ou le CNRS. Partant du constat que le refus pur et simple serait dénué de sens — et que les élèves sont souvent plus avancés que leurs enseignants dans l’usage de ces technologies —, l’institution a choisi l’accompagnement, voire le développement.

Concrètement, un cadre éthique, juridique et éducatif a été posé.

Un arsenal de moyens se déploie à l’intention des enseignants : modules de formation dédiés, construction de communautés numériques, échanges de bonnes pratiques, animations pédagogiques à l’échelle des académies- elles sont presque toutes concernées-, ainsi qu’un observatoire de l’usage de l’IA dans le système éducatif.

Une variété d’activités possibles sont proposés dans l’ensemble des disciplines sur Educsol, avec des objectifs pédagogiques différenciés selon les niveaux. Reste à savoir le pourcentage d’enseignants formés et utilisant ces outils à ce jour.

L’irruption massive de l’intelligence artificielle dans le champ éducatif oblige enseignants et institutions à repenser en profondeur leurs pratiques pédagogiques. Si l’IA offre des opportunités inédites, elle pose aussi des défis majeurs, auxquels l'Éducation nationale commence à apporter des réponses.

L’enjeu d’apprendre à garder une distance critique face aux résultats produits par l’IA. 

Le risque est bien identifié. La philosophe Anne Alombert alerte : des générations d’élèves qui auraient appris « par » l’IA pourraient devenir progressivement moins capables d’en corriger les productions. Une étude menée par Michael Gerlich, chercheur à la SBS Swiss Business School, confirme une corrélation significative entre l’utilisation accrue des outils d’IA et la baisse de la capacité de réflexion critique. 

Un effet boule de neige inquiétant selon Anne Alombert. En fonction des IA auxquelles elles délèguent leur raisonnement, les sociétés risquent de voir se cristalliser des pensées uniques, segmentées par grands blocs culturels ou géopolitiques. Une uniformisation silencieuse, produite non par le débat, mais par l’algorithme. 

Corriger, vérifier, discuter, devient alors un apprentissage en soi. Cette exigence passe aussi par le développement de la mémoire – trop souvent délaissée au profit de l’accès immédiat à l’information – et par l’encouragement à penser contre soi-même, à formuler des hypothèses opposées, à débattre.

Si vous avez la chance d’assister au montage d’une production télévisuelle, vous n’aurez plus le même regard sur les suivantes. Une analogie à faire avec l’utilisation de l’IA.

Tant que l’IA reste perçue comme une « boîte noire », ses productions tendent à être acceptées comme des évidences. À l’inverse, la compréhension de ses principes de fonctionnement transforme l’utilisateur en évaluateur : elle permet de passer de la simple réception des réponses à leur analyse critique et argumentée. Elle peut faire prendre conscience des biais de la pollution des données par des fake news. Les modules de formation sur les grandes fonctionnalités de l’IA sont d’ailleurs déjà proposés par l’Éducation nationale à destination des enseignants et des élèves.

Des expérimentations pédagogiques déjà à l’œuvre

Dans certaines classes, les élèves sont invités à répondre à un sujet de bac de français à l’aide d’une IA générative, puis à analyser collectivement ce qui est convenable et ce qui ne l’est pas, afin d’en dégager les fondamentaux d’une dissertation.

D’autres exercices consistent à traquer les erreurs d’interprétation ou les biais. Un enseignant a demandé à ses élèves de produire une analyse d’un personnage féminin de La bête humaine de Zola avec l’IA générative. Celle-ci a produit une représentation stéréotypée de la femme, assez loin de la description du roman. L’analyse des sources et la confrontation des idées deviennent ainsi des outils pédagogiques centraux.

L’enjeu du développement de la mémoire et de l’appropriation

Une étude du MIT media LAB démontre une incapacité de restitution immédiate d’un texte bien inférieure chez ceux qui ont produits le texte avec l’IA générative (83%) que chez ceux qui l’ont produit avec l’aide d’un moteur de recherche ou avec leur cerveau seul (11%).

Face à cela, l’enseignant mobilise des leviers irremplaçables : le geste, la parole, la répétition, la présence, autant d’éléments qui renforcent la mémoire, l’appropriation, notamment visuelle et sensorielle. Là, l’IA ne peut remplacer l’enseignant…

L’enjeu de maintenir le goût de l’effort

La facilité d’usage de l’IA peut encourager une forme de paresse intellectuelle. L’étude du MIT Media Lab démontre que l’utilisation de l’IA et la contraction d’activité du cerveau sont très corrélés. Le cerveau s’adapte à l’assistance plus qu’à ses propres capacités. Mais le plus préoccupant, « c’est qu’un état de dépendance induit par l’habitude de déléguer certaines fonctions intellectuelles s’installe et perdure même lorsque l’outil est retiré…Rassurant l’utilisation de l’IA ne s’accompagne pas d’une baisse immédiate de la qualité perçue, au contraire…Mais cette apparente supériorité masque une autre réalité : celle d’une homogénéisation des contenus, d’une réduction de la diversité lexicale ».

Pour y répondre, certains établissements expérimentent des applications d’accompagnement individuel permettant aux élèves de visualiser leurs progrès, valorisant ainsi l’effort personnel — un suivi qu’aucun enseignant ne peut assurer seul à grande échelle. D’autres misent sur l’enrichissement des productions générées par l’IA, dans une logique ancienne de « copie travaillée » : partir d’un texte produit par la machine pour l’approfondir, le complexifier, l’améliorer. Des ateliers dédiés à l’écriture de prompts participent également à cette pédagogie active.

L’IA comme levier de créativité

Loin de brider la créativité, l’IA peut aussi la stimuler lorsqu’elle est bien encadrée. Certains enseignants demandent ainsi aux élèves d’enrichir un texte généré par l’IA en créant des frises chronologiques, des illustrations, des anecdotes ou des podcasts. 

Dans le domaine artistique, l’IA est devenu un véritable medium de création.

« Le » chantier à venir : repenser l’évaluation et la notation

Au total, l’essor de l’IA interroge directement le système de notation, encore très centré sur la performance individuelle et la note chiffrée — avec des effets accentués par des dispositifs comme Parcoursup. Pour limiter la tricherie et mieux évaluer les compétences réelles, plusieurs pistes sont explorées : valorisation accrue des épreuves orales (grands oraux, remplacement du mémoire de master par un oral) ; épreuves bidisciplinaires au bac ; développement des travaux pratiques dans les disciplines scientifiques : et diversification des modes d’évaluation.

Une vigilance collective nécessaire

L’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’enseignement n’est ni une menace absolue ni une solution miracle. Elle ne doit pas non plus se déconnecter du monde du travail submergé par ces nouveaux outils. Elle impose une vigilance constante et une prise en charge collective du sujet. Accepter d’écouter les réticences, d’en comprendre les raisons et d’y répondre sans dogmatisme est plus que jamais nécessaire. 

L’enjeu est de faire de l’IA un outil au service de l’intelligence humaine - et non son substitut.

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