Invité
Bernardo Sorj
Si loin et si proche de nous, telle est l’image qui nous reste du Brésil d’aujourd’hui après une passionnante visio-conférence du Club des vigilants avec Bernardo Sorj intitulée « Le Brésil face à l’Amérique de Trump ». C’était avant le début de l’aventure néocoloniale des Etats-Unis de Trump au Venezuela et avant la signature de l’accord entre le Mercosur et l’Union européenne.
Si loin le Brésil parce qu’à 11h d’avion de Paris (pour Rio ou Sao Paulo), avec une très faible immigration arabe et ou musulmane, on ne se sent pas très concerné par Gaza, ni d’ailleurs menacé par l’agression Russe contre l’Ukraine (on aurait même tendance à comprendre l’agacement Russe devant les « poussées » de l’Europe et de l’OTAN). Si dissemblable parce qu’énorme « nation continent » de l’hémisphère sud.
Si près parce qu’au moins le Brésil des élites urbaines, ancienne colonie portugaise, se considère comme une partie du « monde occidental », comme sans doute l’Argentine, le Chili et d’autres pays d’Amérique du Sud, anciennes colonies espagnoles.
D’où l’idée qu’il y a des choses à faire avec l’Europe. L’Europe et un pays comme le Brésil (le B de BRICS) ont matière à défendre ensemble les valeurs de la démocratie dans un monde où elle recule, notamment sous les assauts de Trump, dit Bernardo. L’accord avec le Mercosur peut déboucher sur un rapprochement plus profond que de simples relations commerciales, insiste-t-il.
Bernardo Sorj est sociologue de formation et a enseigné la sociologie à l’université. Aujourd’hui responsable de la plateforme démocratique de la fondation Fernando Henrique Cardoso il a des centres d’intérêt très vastes, des antennes multiples (il s’intéresse par exemple à ce que pensent les militaires), et une vision panoramique de son pays d’adoption.
Bernardo Sorj est Uruguayen de naissance. Le dernier ouvrage collectif qu’il a co-dirigé et qui est disponible en anglais, portugais ou espagnol en libre accès l’illustre. Il y pose à une dizaine d’experts une batterie de questions sur la manière dont le Brésil et l’Amérique du Sud peuvent tirer leur épingle du jeu entre les Etats-Unis (qui considèrent- doctrine Monroe ou Donroe pour Donald T- que leurs intérêts stratégiques s’étendent à tout le continent américain) et la Chine, déjà extrêmement présente. La chine représente 42% du commerce extérieur brésilien en 2023 contre 12% pour les Etats-Unis et le Canada !
Ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas d’idées qu’on ne voit pas de grands pays comme le Brésil prendre des positions tranchées ou spectaculaires sur la scène internationale. Le Brésil essaye d’éviter la relation unique avec une grande puissance et cultive ce qu’on appelait jadis le « non-alignement ». Il fait partie avec l’Inde (autre nation continent) du groupe des BRICS avec la Chine et la Russie et il a posé, comme l’Inde, sa candidature à un poste de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. Tout cela dans une relative discrétion. Le Brésil a derrière lui des décennies de culture diplomatique et la recherche universitaire qui va avec. C’est nous qui soulignons.
Un exemple, concernant l’habilité du Brésil, aujourd’hui présidé à nouveau par l’ancien syndicaliste Lula. Donald Trump a commencé par lui appliquer la même technique qu’à tant d’autres : « je vous menace de droits de douanes monstrueux si vous mettez en prison mon ami, l’ancien président Jair Bolsonaro ». Aujourd’hui Bolsonaro est en prison pour avoir tenté un coup d’État quand les Brésiliens ne l’ont pas réélu en 2022, l’économie brésilienne est fort peu affectée par les taxes Trump, estime Bernardo, et on n’entend plus le Président américain vitupérer contre Lula et le Brésil. La diplomatie européenne ne sait pas en faire autant.
Plus globalement, sur la relation avec les Etats-Unis trumpiens, Bernardo tente de se rassurer, comme d’autres sans doute dans le « cône sud », en faisant une distinction entre l’Amérique Centrale et les Caraïbes d’une part, l’Amérique du Sud, plus lointaine d’autre part. Au Panama, à Cuba peut-être, au Venezuela manifestement, comme au Groenland, l’administration américaine se considère dans une zone d’intérêts stratégiques directs. Elle ne veut pas de l’influence de la Russie ou de la Chine (Panama, Venezuela, Cuba). Plus loin, c’est plus loin…encore que.
Les Etats-Unis gardent un œil attentif sur l’ensemble de l’Amérique latine depuis des décennies. Bernardo Sorj fait allusion à de discrètes pressions de l’administration Biden sur les officiers supérieurs brésiliens qui les auraient convaincus de lâcher Bolsonaro dans sa tentative de coup d’État après son échec électoral de 2022. Plus récemment le président argentin ultralibéral Javier Milei a bénéficié d’un solide coup de pouce financier des Etats-Unis avant des élections difficiles (c’est nous qui soulignons).
Comme la quasi-totalité des autres pays d’Amérique du Sud, le Brésil a un long passé de dictature militaire (1964-1985 au Brésil) d’où l’importance de comprendre ce que pensent les militaires. Bernardo souligne cependant que l’investissement brésilien dans la défense n’est pas considérable. En effet la doctrine stratégique brésilienne est que ce pays (qui n’a pas manifesté et ne manifeste pas de visées impérialistes sur ses voisins, même sous Bolsonaro) est défendu naturellement par l’immensité de son territoire et recherche la paix dans la région. La question de l’éventuel « parapluie nucléaire » américain n’a pas beaucoup de sens dans une région où il n’y a pas de puissance nucléaire pour un pays qui n’a pas d’ennemi évident. « Contre qui le parapluie nucléaire », demande Bernardo ? « C’est vrai que nous sommes sous le parapluie américain, convient-il, mais nous préférons qu’il reste très distant ».
Les prochaines élections présidentielles d’octobre 2026 risquent-elles de porter à nouveau un candidat d’extrême droite au pouvoir au Brésil ? Pour le moment les sondages ne l’indiquent pas. Quel sera le soutient de la droite MAGA américaine ? « Il est difficile d’évaluer ce qu’ils ont apporté à l’extrême droite brésilienne, estime Bernardo ». Peut-être un savoir-faire sur les réseaux. Le sociologue illustre par un exemple la capacité de ces groupes à polariser les électeurs sur des sujets qui n’existent pas : ils diffusent des vidéos sur « l’islamisation de l’Europe » alors que le sujet est absent du débat au Brésil (pour le moment ?).
Les groupes évangélistes ont apporté un soutien important à Bolsonaro comme à Trump. Auront-ils besoin du soutien des évangélistes américains ? Non, pense Bernardo. Un tiers de la population brésilienne adhère à une forme de christianisme évangélique (contre 5% il y a une trentaine d’années). Mais Il n’y a pas une grande organisation unique. Ce sont des groupes nombreux, très hétérogènes, représentant collectivement une force politique majeure et très riches. Ils n’ont pas besoin de soutiens financiers. Ils ont juste utilisé du know-how américain sur les réseaux. D’ailleurs s’ils ont soutenu Bolsonaro, que Bernardo interprète comme une sorte d’accident dans une période de crise politique majeure, les évangélistes brésiliens sont plutôt libéraux et ne sont pas d’extrême droite systématiquement.
La signature de l’accord entre l’Europe et le Mercosur crée « la plus vaste zone de libre-échange au Monde » et montre « qu’une autre gouvernance mondiale est possible », lit-on dans une tribune signée par Lula (publiée par Les Échos du 19 janvier) ?
À bientôt peut-être pour d’autres occasions de mieux connaître nos nouveaux partenaires d’Amérique du Sud…
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