Invitée
Juliette Démas
Sixième puissance économique mondiale, membre du G7, berceau du rock’n’roll …, par bien des aspects le Royaume-Uni est perçu comme un pays économiquement et culturellement très puissant. Mais depuis quelques années, la réalité de la situation sur le terrain est cruelle / amère.
Aujourd’hui, un Britannique sur cinq est en situation de pauvreté. Des millions d’entre eux ont du mal à se chauffer chaque hiver et dépendent des banques alimentaires. Et malgré une vague d’optimisme, le retour de la gauche au pouvoir suite aux élections législatives de juin 2024 n’a pour le moment rien changé.
Mais comment le Royaume-Uni en est-il arrivé là ? Et est-ce que la France pourrait vivre un scénario similaire ?
C’est à ces questions que Juliette Démas, journaliste à Londres et correspondante pour Libération, a tenté de répondre dans son livre Les affamés du Royaume. Elle était l’invitée de la matinale du Club des Vigilants le 14 novembre dernier.
Les causes de la crise
Brexit, pandémie de Covid 19, guerre en Ukraine… le Royaume-Uni a été touché par de nombreuses crises ces dernières années, comme beaucoup d’autres pays dans le monde.
Mais ce que note Juliette Démas dans son ouvrage est la singularité des politiques publiques mises en place par les gouvernements successifs, qui ont contribué selon elle à créer et entretenir une autre crise : celle de la pauvreté.
En 2010, après 13 années de pouvoir des travaillistes, les conservateurs sont de retour, et David Cameron devient Premier ministre. Lui et son gouvernement vont alors imposer un discours : il n’y a plus d’argent dans les caisses, les gens ont trop profité, et il faut donc que certaines catégories de la population se serrent la ceinture.
C’est le début d’une longue cure d’austérité.
Le pauvre comme bouc-émissaire.
A partir de là, toute une série de mesures vont suivre, et elles vont contribuer à stigmatiser les pauvres.
Plusieurs exemples de lois décidées par les gouvernements de droite successifs le montrent :
- Après avoir perdu son travail, il faut maintenant attendre cinq semaines de carence avant de pouvoir toucher les aides sociales
- Ceux qui ont plus de 13 000 livres d’économie n’ont pas à droit à ces aides
- Pour limiter les aides familiales, elles sont désormais plafonnées à partir du deuxième enfant
- Et en cas de troisième enfant, ses parents ne touchent pas d’allocations, sauf si l’on peut prouver que cet enfant est le fruit d’un viol… il faut pour cela remplir un dossier d’une dizaine de pages.
Toutes ces politiques reflètent une idée : celle que les personnes pauvres sont en partie responsables de leur situation et qu’elles auraient pu éviter d’en arriver là en gérant mieux leurs budgets.
La réalité est que beaucoup de ces mesures d’austérité ont été décidées par des hommes politiques souvent éloignés de la vie réelle, une élite venant de la très haute société. Sous le gouvernement de David Cameron par exemple, sur 23 ministres, 18 étaient millionnaires.
A l’époque, des experts se sont penchés sur la situation. C’est le cas de Philip Alston, ancien rapporteur de l’ONU. En 2018, il a étudié le système d’aides sociales du pays. A l’issue de son enquêté, sa conclusion a été sans appel : au Royaume-Uni, la pauvreté est un choix politique.
Le problème est que cette austérité poussée a eu des conséquences dramatiques.
Aujourd’hui, un Britannique sur cinq est en situation de pauvreté, et un enfant sur trois est même en grande pauvreté. La situation a été particulièrement visible à l’hiver 2022, au moment de l’explosion des prix de l’électricité.
Tant de gens avaient froid chez eux que sont apparues les banques de chaleur : des espaces chauffés dans des endroits publics pour permettre à ceux qui le souhaitaient de venir se réchauffer gratuitement.
Car à ce moment-là, face aux factures d’électricité qui s’envolaient, beaucoup de Britanniques étaient confrontés à un dilemme : eat or heat.
La place centrale des Banques alimentaires
Dans ce paysage, le très dense réseau d’entraide britannique a joué, et joue toujours, un rôle déterminant… avec au milieu de cette place centrale : les banques alimentaires.
La première a été créée dans les années 2000. Aujourd’hui, dans les églises, les hôpitaux, elles ont essaimé un peu partout, et loin d’être informelles, elles forment même un réseau parallèle.
Les associations sont très organisées, disposent souvent d’une flotte de vans pour aller récupérer la nourriture et dans certains endroits, les distributions sont quotidiennes. Offrant à la fois de la nourriture et des lieux de rencontre pour des personnes parfois isolées, peu à peu, les banques alimentaires se sont en partie substituées au rôle de l’Etat.
Avec leur multiplication, une injonction s’est aussi imposée : il faut donner. Partout dans les supermarchés, les consommateurs sont incités à acheter plus pour redistribuer ensuite aux associations. Les grandes enseignes, elles, préparent même des listes de produits bons à donner.
Ces dons permettent bien sûr aux associations de continuer à fonctionner, mais grâce à cela, ce sont aussi les supermarchés qui améliorent leur image. En s’associant avec ces banques alimentaires, ils se présentent comme des acteurs de l’entraide.
Selon Juliette Démas, la pauvreté serait donc instrumentalisée et entretenue. L’auteur écossais Darren McGarvey, lui, parle même de « business de la pauvreté ».
La comparaison avec la France
En étudiant la situation britannique, une question nous vient à l’esprit : pourrait-on connaître le même sort en France ? La comparaison avec notre pays est-elle pertinente ?
En France aussi, la tentation de l’austérité existe, mais en dépit de certaines similarités, nos deux pays sont assez différents.
Au Royaume-Uni, les syndicats sont moins puissants, et le taux de syndicalisation bien plus bas que chez nous.
Durant l’hiver 2022, un mouvement de protestation massif a pourtant émergé. Les professeurs, infirmières, chauffeurs de bus se sont retrouvés dans les rues pour manifester. Pour certains, c’était la première fois qu’ils participaient à une grève.
Mais après quelques concessions obtenues de la part du gouvernement, l’élan s’est rapidement érodé… la faute à des grèves trop coûteuses, et pas soutenables dans la durée pour les salariés.
Sur le terrain, Juliette Démas a constaté que les Britanniques étaient parfois envieux de la capacité que nous autres, Français, avons de nous mobiliser et de descendre dans les rues.
En 2022, ce sont aussi la fatigue générale de la population et l’apathie qui l’ont emporté.
Y a-t-il des raisons d’espérer ?
Alors dans ce marasme, y a-t-il néanmoins une source d’optimisme ?
Elus grâce à une vague « d’amour désenchanté » (loveless landslide) en 2024, les travaillistes de Keir Starmer n’ont pas réussi à transformer l’essai. Ils ne sont pour le moment pas revenus sur certaines mesures emblématiques des conservateurs, et expliquent qu’il n’y a pas assez d’argent pour le faire.
Mais pour Juliette Démas, il existe des raisons d’espérer. Le pays tient mais il faut que certaines solutions viennent d’en haut.
A l’échelle locale, comme à Manchester, des exemples de revitalisation des villes existent.
Et au niveau politique, le parti des Verts, emmené par Zack Polanski, tente de remobiliser et remotiver les troupes, en particulier les jeunes.
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