Magnifica humanitas, première lettre encyclique publiée par Léon XIV « sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle », se situe dans le droit fil de celle de son prédécesseur Léon XIII, rédigée en 1891, Rerum novarum.
Au début de son encyclique, Léon XIV s’étend longuement sur cette dernière. Elle visait à apporter une réponse chrétienne à l’asymétrie des relations entre capital et travail et aux abus de la révolution industrielle : concentration croissante du pouvoir économique, mépris du travail et des personnes, déracinement des familles, nouvelles pauvretés. L’encyclique ne condamnait ni le capitalisme ni le libéralisme, seulement leur emballement et leurs excès, ce qu’on appellerait maintenant leur hubris. Elle proposait aux chrétiens et à l’ensemble des acteurs économiques des outils de discernement fournissant des repères à leur action dans l’économie et la société. Elle a donné naissance à la doctrine sociale de l’Église dont elle énonçait clairement les principes : dignité inaliénable de la personne, destination universelle des biens, primauté du travail humain sur toute logique productiviste ou financière.
Les papes successifs, ainsi que le Concile Vatican II, l’ont précisée et enrichie. Pie XII a introduit le principe de subsidiarité : laisser le niveau le plus proche des réalités (personnes, familles, communautés locales...) agir sans en référer à une instance supérieure. Paul VI l’objectif d’un développement humain intégral, Jean-Paul II l’option préférentielle pour les pauvres et François le principe d’écologie intégrale reliant l’option préférentielle pour les pauvres à la sauvegarde de la maison commune.
Léon XIV s’en est largement inspiré pour mieux maitriser la révolution que constitue l‘intelligence artificielle en posant des repères clairs.
Nous sommes face à une révolution de bien plus grande ampleur que la révolution industrielle et l’avènement du capitalisme marchand à la fin du XIXe siècle. L’intelligence artificielle non seulement nous dote d’outils nouveaux d’une puissance inouïe, mais s’introduit massivement dans nos comportements, nos jugements, notre for intérieur. Les conséquences anthropologiques et civilisationnelles en sont beaucoup plus larges et radicales. Magnifica humanitas vise à fournir une boussole pour en faire un bon usage.
Nous sommes tous concernés comme acteurs ou partie prenante de l’IA.
L’encyclique de Léon XIII avait suscité la création d’associations de travailleurs chrétiens, des avancées du patronat chrétien, un maillage associatif, un développement du mutualisme et de la coopération et bien d’autres initiatives. La nouvelle encyclique pourra à son tour inspirer les actions et les comportements des acteurs de l’intelligence artificielle : développeurs, utilisateurs, chercheurs, politiques, organismes publics, communautés, médias, étudiants, écoles et universités... À cet effet, l’encyclique pointe les risques les plus graves liés à un emballement de l’IA. Beaucoup ont déjà été identifiés ici ou là. Mais son approche est puissante car elle est globale et s’inscrit dans une doctrine sociale de l’Église solidement établie. Par ailleurs, Léon XIV s’appesantit sur des thèmes peu ou pas évoqués jusque-là. Il est ici tout à fait dans son rôle d’autorité morale mondiale.
Premier constat : le développement incontrôlé de l’intelligence artificielle met profondément à mal les principes fondamentaux de la doctrine sociale de l’Église : la destination universelle des biens, la primauté du travail humain sur toute logique d’efficacité technique ou financière et la dignité inaliénable de la personne.
Les risques nouveaux de manipulation, d’intrusion dans l’imaginaire et de formatage des jugements, conduisent à intégrer la vérité dans le périmètre du bien commun. Lorsqu’on a coupé les racines de la mémoire et du jugement, note Léon XIV, on prend le chemin du totalitarisme qui rend possible une réédition des atrocités du XXe siècle : « quand on se persuade que rien n’est vraiment vrai, la mèche de nouvelles explosions d’intolérance s’allume dans le cœur même des personnes ».
La culture de l’immédiateté et de l’hyperstimulation suscite l’apathie et la paresse. Pratiquer de temps à autre un jeûne de l’IA, veiller à une bonne hygiène de l’attention fournirait des contre feux utiles. Les écoles et les universités catholiques pourraient les premières en prendre l’initiative en l’inscrivant dans leurs projets éducatifs.
Il faut être conscients du danger majeur consistant à dévaloriser, voire détruire, le travail humain pour des objectifs d’efficacité technique ou financiers. Chacun doit pouvoir vivre librement de son travail. Le revenu universel est contraire à la dignité humaine. Le monde a besoin de s’affranchir de l’obsession du PIB et de l’efficacité. Nous savons le faire, par exemple en systématisant des indicateurs de réussite qualitatifs et de long terme.
L’intelligence artificielle permettra d’exploiter les fragilités des individus et en même temps d’exercer un contrôle social rapproché. C’est la liberté même des personnes et leur discernement moral qui sont mis en danger.
Le Pape a ici des mots très forts : il redoute un nouveau colonialisme, une réduction en esclavage du plus grand nombre au bénéfice d’une poignée de de privilégiés détenant le pouvoir. Il évoque même le risque d’éradication de populations entières par des organisations détenant toutes leurs données sanitaires et maitrisant mondialement et localement la distribution des médicaments. Ces nouvelles formes de subordination sont absolument contraires à la dignité de l’Homme. Il craint aussi la banalisation de la guerre : comment laisser à des machines désincarnées, qui ne savent pas ce qu’est la mort ou la souffrance, la possibilité de déclarer la guerre ou d’utiliser la puissance nucléaire ? Dans une formule audacieuse, Léon XIV invite l’humanité à « désarmer » l’IA pour l’empêcher d’abuser de son pouvoir. Pour ce faire, elle devra elle-même procéder à un réarmement moral d’ampleur.
Il contredit le credo transhumaniste sur un point fondamental. Les promoteurs de l’IA prétendent donner à l’homme la possibilité de dépasser toutes ses limites : maladie, capacité de connaissance, réactivité, inconfort physique et moral, frustrations, barrière de la mort... Ils cherchent à nous séduire en nous rendant capables d’agir, de sentir de connaitre davantage. Pour Léon XIV, c’est là une erreur de perspective : c’est au contraire par la connaissance de ses limites et de ses fragilités que l’Homme peut s’épanouir véritablement. L’IA somme toute est un nouveau continent à évangéliser, qui a besoin de missionnaires généreux et capables de discernement. Nous pouvons agir car la qualité d’une civilisation ne se mesure pas par la puissance de ses moyens mais par sa capacité de communion et d’amour. L’Humanité, pour blessée qu’elle soit, est magnifique : elle dispose des ressources nécessaires.
Le pape utilise dans son encyclique deux références bibliques, l’une issue du livre de la Genèse, l’autre du livre de Néhémie.
La première est le mythe de la Tour de Babel (Ge 11 1-9) que chacun croit connaitre. Dans les premiers temps de l’Humanité, les hommes parlent tous la même langue et constituent un seul peuple. Ils décident de construire une ville pour y demeurer ensemble et unir leur force. Ils l’enrichissent d’une tour qu’ils prétendent élever jusqu’aux cieux. Leur travail va bon train. Avec l’invention des briques et du mortier, ils disposent d’une technique efficace pour monter des murs solides. Contrairement au souvenir erroné qu’on peut avoir de ce récit, la tour ne s’effondre pas. Mais Jéhovah intervient pour calmer leur ardeur. Cette puissance utilisée pour leur propre gloire, cette unanimité dans l’action, les perceptions et les points de vue, ne les préparent pas à régner longtemps sur le monde. Jéhovah ne détruit ni la ville ni la tour. Il se contente de faire parler aux habitants des langues différentes. Des affinités apparaissent, des groupes se forment et se disséminent dans le monde encore vide. Passés de l’uniformité à la diversité, de l’homogénéité au partage, ils pourront prendre racine pour longtemps. Babel est abandonnée, sa tour ne sera jamais terminée. Si ces premiers hommes avaient disposé de l’IA, sans doute auraient-ils pu terminer la construction de Babel et de sa tour avant que Jéhovah n’ait le temps d’intervenir. Mais ils auraient créé un monde univoque, sans partage, sans communion, sans amour.
L’autre passage biblique (Ne 2-6) décrit la réparation des murs de Jérusalem sous l’égide de Néhémie, qui convainc un à un de petits groupes d’hommes et de femmes se connaissant entre eux (amis, jeunes, prêtres, artisans, familles,...) de réparer chacun une des portes de la ville de la cité. C’est sans doute aujourd’hui notre tâche : construire ensemble, chacun suivant ses talents et ses affinités, la muraille qui nous protégera des excès de l’intelligence artificielle sans nous empêcher d’y entrer.
L’encyclique est disponible dans son intégralité ici : https://www.vatican.va/content/leo-xiv/fr/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html
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