Invité
Jean-François Soupizet
Les grands acteurs « hyper-scalaires » du numérique sont Américains et Chinois. Aucun européen. Et pourtant l’Europe veut à la fois profiter de la révolution numérique chez elle et imposer ses règles, voire participer à la définition de règles mondiales. Est-ce souhaitable, possible ? Comment ?
Voici en substance le sujet sur lequel les membres et invités du Club des vigilants ont réfléchi le 11 mars avec Jean-François Soupizet. Expert des enjeux internationaux du numérique avec 20 ans de carrière à la Commission européenne sur ces sujets, il vient de publier "Big Tech, le 7ᵉ continent. Les scénarios pour une gouvernance du pouvoir algorithmique" chez Fyp éditions.
Il y décrit la géographie de ce continent « en interaction permanente avec les autres », ce continent qui « abolit l’espace et le temps » et aspire à longueur de journée nos données qu’il exploite et revend.
Ce continent n’est pas uniquement dématérialisé et sans frontières. Il a besoin d’une infrastructure de télécommunications de plus en plus aux mains de ces grands acteurs. On y fabrique des objets numériques (Apple). On y transporte toutes sortes de biens (Amazon, Shein, Temu). Et les grandes entreprises qui le dominent ne sont pas apatrides mais américaines et chinoises avec des liens étroits avec leurs États respectifs.
L’Europe, les États de l’Union Européenne peuvent-ils s’en désintéresser ? Les citoyens et les entreprises européennes feraient ce qu’ils veulent. Ce ne serait pas l’affaire de l’État. Impossible, estime Jean-François Soupizet. « S’il y a une panne mondiale qui dure plus de quelques heures on va dire : qu’est-ce que fait l’État ? Si des adolescents en arrivent à se suicider à la suite d’un engrenage fatal sur des réseaux sociaux accessibles à tous on dit : qu’est-ce que fait l’État ? ». Dans la réalité, presque tous les États ont des politiques numériques.
Ont-ils des frontières numériques ? La douane française peut contrôler quelques petits colis de Shein. Les fournisseurs d’accès dépendent des législations nationales. Un État peut « couper » internet (Iran). Mais c’est de moins en moins vrai avec les possibilités d’accès direct des entreprises et des particuliers aux constellations de satellite.
Les États européens, l’Union européenne peuvent-ils, à l’inverse, craindre un boycott des grands fournisseurs agacés par leurs régulation ? Un grand fournisseur de pornographie boycotte la France et ses dispositions de protection des mineurs. « On a eu le cas au Brésil où très vite un accord s’est trouvé », commente Jean-François. Ces géants ont besoins d’audiences, souligne-t-il surtout. Ils sont très, très agacés par les règles que leur impose l’Union européenne, notamment à coup de sanctions et d’amendes sur leurs infractions aux règles de la concurrence. Mais ils sont toujours là.
Comment faut-il réguler ? Au cas par cas ? Quelques activités ? « On ne peut plus dire on va réguler les données, on va réguler les télécommunications, on va réguler l’intelligence artificielle de manière séparée ». Pour Jean-François Soupizet ça n’aurait pas de sens. « L’intelligence artificielle est la clé de voute du système mais elle repose sur des piliers y compris l’industrie électronique. On ne peut pas séparer l’intelligence artificielle du reste. »
Comment est régulé actuellement le 7e continent ? Jean-François distingue trois régulations plus une : les Etats-Unis, la Chine, l’Europe…et l’ICANN
Aux Etats-Unis, « le cœur c’est la politique d’innovation. Le but est de maintenir l’ébullition, pour que le système soit capable de produire régulièrement des innovations de rupture. » La régulation de la concurrence est secondaire.
La Chine « a compris très tôt, avant la fin du siècle dernier, que le numérique est un levier de puissance. Et elle a eu la volonté d’avoir de très grands acteurs. Quand ces acteurs prennent trop de distance avec le Parti communiste et ses dirigeants on les rappelle à l’ordre de manière tout à fait autoritaire. Voir les mésaventures de Jack Ma, le créateur d’Alibaba. »
L’Europe « a cherché la protection de ses citoyens ». Elle ne cherche pas à brider le développement de l’économie numérique. « Mais nous ne disposons pas d’acteurs à la dimension des géants chinois et américains ».
Le quatrième acteur de la régulation actuelle c’est l’ICANN, rappelle Jean-François (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers). Ce système de gouvernance mondiale privée (ICAN+Internet society) a ses mérites : il assure le fonctionnement d’internet depuis trente ans. Mais il représente une gouvernance par les grands groupes privés.
Parmi les scénarios d’avenir que Jean-François Soupizet détaille dans son livre et qu’il a évoqués au Club des vigilants, il y a celui d’une « balkanisation » de régulations multiples à la surface de la planète. Scénario inquiétant parce que « les mafias » ne manqueraient pas d’en profiter.
Autre scénario, celui d’un duopole Etats-Unis/Chine, guerre froide avec ou sans rideau de fer parce qu’il faudrait peut-être quand-même que les deux systèmes communiquent.
Idéalement il faudrait une gouvernance mondiale multilatérale de type ONU qui trace au moins quelques « lignes rouges ». « Quand avons-nous vécu une percée technologique avec autant de conséquences possibles ? La première chose qui vient à l’esprit c’est le feu nucléaire, c’est la bombe atomique. »
Dans le contexte actuel Jean-François ne voit évidemment pas s’imposer une solution multilatérale comme celles qui ont pu se construire dans l’après-guerre de 39-45.
Pour lui la moins mauvaise solution pour le moment c’est la continuation de l’existant. « Ce n’est pas terrible mais on s’en accommode de la même manière qu’on s’accommode du système des COP pour la réglementation climatique. On maintient la fiction des organisations internationales. » Il s’intéresse notamment à la série de sommets sur l’IA qui ont été organisées en 2025 à Paris, en 2026 à New Delhi.
Jean-François Soupizet se dit optimiste sur la capacité de l’Europe à ne pas se faire trop distancer. Il estime que les instances européennes apprennent à « pivoter », autrement dit à adapter leurs régulations si elle ne semble pas fonctionner (il prend l’exemple de la réglementation de l’IA pour les PME qui a été allégée). Certains sujets comme le « Cloud européen » avancent. L’Europe prend des initiatives en calcul de haute capacité. Et la vague d’investissements militaires déclenchée par la menace russe pourrait/devrait profiter au numérique européen comme les investissements militaires ont profité au numérique américain. Jean-François Soupizet rappelle que des innovations comme les constellations de satellites de télécommunications du type Starlink sont d’origine militaire.
En IA les « grands modèles » peuvent être remis en cause au profit d’IA plus spécialisées ce qui permettrait à des entreprises européennes de se développer. D’autres révolutions, sur les interfaces par exemple, peuvent permettre de reprendre l’initiative. Jean-François évoque aussi la nécessité de laisser émerger des champions mondiaux en Europe en modifiant le « marché pertinent » dans la réglementation européenne sur la concurrence (marché mondial plutôt que marché européen)
Plusieurs questions du public ont rappelé qu’il y a aussi d’autres enjeux :
- Comment les « pays du sud » hors géants du type Chine et Inde vont-ils tirer leur épingle du jeu dans cette révolution numériques, notamment en Afrique ? Jean-François-Soupizet croit à une « troisième voie » reprenant l’inspiration du « non alignement ». L’Inde semble pouvoir en devenir l’inspirateur.
- Comment la planète va-t-elle supporter les consommations d’énergie considérables du septième continent ? « L’augmentation de l’impact du numérique va devenir difficilement supportable », estime Jean-François Soupizet, ce qui peut imposer de nouveaux sauts technologiques.
- Question qui concerne aussi les utilisateurs/consommateurs que nous sommes tous : le modèle gratuité contre données va-t-il continuer ? Jean-François n’en est pas convaincu. Il évoque la question des stockages payants et le fait que chacun d’entre nous devenant de plus en plus dépendant de ses outils numériques, les fournisseurs vont être tentés d’en profiter.
Ajouter un commentaire