Invitée
Razika Adnani
Razika Adnani, née en Algérie, philosophe spécialiste de la pensée musulmane**, est intervenue lors d’une Matinale du Club et a passionné son auditoire par la manière dont elle a pu battre en brèche certaines idées reçues quant à l’islam, son histoire, ses interprétations.
Le débat sur l’Islam en France est piégé par deux concepts très diffusés dans les universités françaises : l’islamisme et l’islamophobie.
Le concept d’islamisme apparu dans les années 1980, désigne un islam très rigoriste, allant jusqu’à recourir au terrorisme, par opposition à une pratique pacifique et apaisée de l’Islam qui serait celle de la grande majorité des musulmans. Ce serait une conception déviante de l’Islam, mise en œuvre tardivement par les frères musulmans.
Le concept d’islamophobie sous-tend l’idée que « quiconque critique l’islam en a peur de manière maladive ». Il est indiscutable qu’une partie des Musulmans se sentent rejetés en France et il faut rechercher pourquoi. Pour autant « l'islam comme religion ne peut pas être protégé de la critique ». Razika Adnani déplore que ce concept soit utilisé par une partie de la gauche française pour éluder les problèmes de fond.
L’approche dissociant l’islamisme de l’islam est une erreur historique.
L’islamisme est en fait très ancien. Il est apparu dès le VIe siècle et s’est figé définitivement au XIIe siècle. Les juristes musulmans, encouragés en cela par les califes cherchant à consolider leur pouvoir, ont prôné très tôt une vision politique de l’Islam. Pour eux, il ne constitue pas seulement une spiritualité mais aussi une organisation sociale.
Ce sujet avait suscité d’importants débats après la mort du prophète et n’a pas fait l’unanimité pendant plusieurs siècles. C’est au XIIe siècle que la position des juristes musulmans s’est définitivement imposée (avec l’exception fragile du soufisme).
L’Islam actuel est un islam politique. L’Islamisme n’est ni pas une exception ni une création récente : c’est un autre nom pour l’islam politique ou islam des juristes (les fouqahas).
Réformer l’Islam ne consiste donc pas à s’affranchir de l’islamisme mais de l’interprétation du coran qu’ont imposé depuis mille ans les juristes des premiers siècles. Cet objectif parait aujourd’hui très lointain et il faut constater que l’Université française contribue elle aussi à ce blocage.
Une tradition de « blocage de la pensée » qui empêche toute réforme ?
Les juristes des premiers siècles ont formellement dénié à la pensée (philosophique notamment) la possibilité d’accéder à une vérité. La pensée ne peut pas être une source de connaissance complémentaire ou parallèle à la Révélation. La vérité a été révélée une fois pour toutes dans le coran. C‘est la théorie de l’interprétation littérale (Naqh). On doit prendre la vérité telle qu’elle est pour l’incorporer dans le droit et dans l’organisation de la société : un musulman s’interdit de poser la question « comment ? ». Toute innovation est un égarement.
L’islam depuis le XIIe siècle a ainsi bloqué toute pensée rationnelle ou créatrice, ce qui a conduit à son déclin économique et scientifique. Dans l’impossibilité d’oser une nouvelle démarche interprétative, les commentaires les plus anciens du coran qu’ont produits les premiers juristes (les salafs) sont la source la plus sûre.
Quand on étudie soigneusement le coran, on se rend compte pourtant que les premiers commentateurs s’en sont passablement affranchis. Ils ont annulé ou passé sous silence les sourates qui contredisaient leur position.
Ces glissements sont nombreux. Par exemple, ils ont ajouté de multiples prescriptions concernant la façon de se nourrir ou de se vêtir. L’obligation de manger halal n’est citée que dans quatre versets visant uniquement les rites sacrificiels. La charia a ajouté au coran nombre de règles particulièrement misogynes. Un verset du coran indique que l’obligation faite aux femmes de rester chez elles ne s’applique qu’aux femmes du prophète et non aux femmes en général. Mais les juristes se sont appuyés sur un autre verset pour justifier leur position.
Les salafistes assimilent tous ce qui été ajouté par les juristes dans les premiers siècles de l’Islam à la révélation du Coran. Ils en sont venus à inventer la notion de « charia de Dieu » qui est un non-sens puisque la charia n’a pas été révélée.
Au moins peut-on en conclure qu’une nouvelle interprétation du coran permettant une réforme de l’Islam est concevable puisqu’il a déjà été interprété. C’est une lueur d’espoir pour l’avenir, pour fragile qu’elle soit.
L’exacerbation du patriarcat et la condition inférieure des femmes inhérents à l’islam actuel
C’est le noyau dur de l’enseignement des salafs et de l’islam politique.
Même les modernistes qui ont tenté de réformer l’Islam pendant la période de la Nahda (renaissance arabe du XIXe siècle et du début du XXe siècle) n’ont pas voulu ou pu forcer ce blocage.
Un certain nombre de pays musulmans ont inscrit dans leur constitution le principe d’égalité entre les êtres humains mais ils ne font jamais référence au genre. Dans tous les pays musulmans (sauf pendant la parenthèse Atatürk en Turquie), le code de la famille est soumis à la Charia.
Partout aujourd’hui, les quelques réformes adoptées ici ou là pendant la Nahda ont été abandonnées.
Razika Adnani explique cette obstination à ravaler les femmes à un rang inférieur par la théorie de la consolation, qu’elle a élaborée au fil de ses recherches. L’Islam impose aussi aux hommes des contraintes multiples et limite fortement leur liberté d’action. Le statut inférieur où sont maintenues les femmes leur apporte une forme de consolation aux sacrifices qu’ils consentent pour eux-mêmes. Quand l’homme musulman rentre chez lui, il est le maitre. Quand les talibans, au sortir de la mosquée, donnent une aumône dérisoire aux femmes prostrées, dissimulées par leur burqa, réduites à mendier pour survivre, ils se sentent quelqu’un. En réalité leur pratique de l’islam, interdisant aux femmes de participer à la vie économique, les a drastiquement appauvris puisqu’ils doivent désormais subvenir seuls à leurs propres besoins et à ceux de leurs épouses. Paradoxalement, le principe de consolation joue aussi pour les femmes. On les convainc, ce qui est un contresens historique, qu’avant l’Islam, elles avaient encore moins de liberté que celle qui leur est désormais garantie.
Au total, Razika Adnani considère que la position de l’Université française sur l’islamisme ne va pas dans le sens d’une réforme de l’Islam. Elle l’a découvert avec stupéfaction après avoir quitté l’Algérie. Elle reproche aux intellectuels français, formatés par une vision fondamentalement athée, de mal connaitre les phénomènes religieux et de théoriser faussement sur eux. Ce qu’ils nomment islamisme a toujours existé. C’est un autre nom pour l’islam politique créé par les juristes musulmans, qui dans les premiers siècles de l’islam, ont imposé leur interprétation du coran en bonne intelligence avec les califes.
Elle répond donc positivement à la question qui lui était posée : oui, pour sortir de l’islamisme, il faut réformer l’Islam. Perspective il est vrai très problématique.
**Razika Adnani est membre du conseil scientifique du Centre Civique d’Étude du Fait Religieux (CCEFR) et membre d’honneur de l’association Euromed-IHEDN. Elle a donné des conférences à l’Université Populaire de Caen sur le thème de « Penser l’islam » et à l’Université permanente de Nantes sur le thème de « La pensée musulmane ». De 2016 à 2018, elle a collaboré en France avec le ministère de la Justice, direction de la Protection judiciaire de la Jeunesse (DPJJ), puis avec le ministère de l’Intérieur, dans le cadre de la formation des professionnels qui s’occupent des jeunes radicalisés.
En 2025, elle a reçu le prix Science et laïcité pour son livre « Sortir de l’islamisme » et pour l’ensemble de son travail de recherche dans le domaine de l’islam et de la pensée musulmane. Elle a notamment publié en 2017 « Islam : quel problème ? Les défis de la réforme », en 2013 « La nécessaire réconciliation » et en 2011, écrit en langue arabe, « Le blocage de la raison dans la pensée musulmane ».
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