Essor de l’IA dans le monde professionnel : quels enjeux ?

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IA et travail : quels enjeux ?

L’introduction de l’IA dans le monde professionnel engendre d’ores et déjà des bouleversements conséquents qui font craindre, à moyen terme, des suppressions importantes d’emplois, voire la disparition de certains métiers. Mais on pourrait également y voir une opportunité à saisir pour redéfinir le rapport au travail et le développement de nouvelles compétences. Quelle que soit la perspective – pessimiste ou optimiste – une chose est sûre : nous allons devoir nous pencher activement et très rapidement sur la question du travail, qui constitue un enjeu fondamental pour l’évolution de notre société.

Le problème ne date pas d’hier : en 1958, la philosophe allemande Hannah Arendt avait déjà tenté d’élaborer une théorie de la fin du travail, dans son ouvrage La condition de l’homme moderne. « Ce que je propose est donc très simple : penser ce que nous faisons » écrivait-elle dès les premières pages. C’est donc bien à un diagnostic du présent qu’elle invitait ses contemporains, entreprise toujours valable aujourd’hui, au regard des enjeux du monde contemporain : si le développement de l’IA dans le domaine professionnel entraîne la fin progressive du travail pour un nombre croissant d’individus, que devient notre société, dans la mesure où notre existence quotidienne est basée sur cette activité ? C’est sur cette interrogation que la réflexion d’Hannah Arendt peut nous fournir quelques éléments d’analyse.

Pour élaborer sa théorie de la fin du travail, la philosophe puise aux sources de la démocratie athénienne, au IVème siècle avant JC. A l’époque, le travail est considéré comme secondaire. Il est une charge allouée aux esclaves, aux métèques et aux femmes, constituant la catégorie des « homo laborans » (individus assurant les taches pour répondre aux besoins physiologiques). Dans la société athénienne, le primat est avant tout donné au politique : l’individu n’est homme que parce qu’il est citoyen, « homo politicus ». « L’homme est un animal politique » affirme d’ailleurs le célèbre philosophe Aristote. Mais il est aussi « homo faber », doté d’une créativité singulière lui permettant de fabriquer des outils et même des œuvres d’art. 

Or, déplore Hannah Arendt, la condition de l’homme moderne subit une évolution tragique. D’une part, la modernité confère à l’homo laborans une position hégémonique : détourné par le divertissement et la consommation, l’homo politicus s’efface. Benjamin Constant, grand penseur de la fin du XVIIIème siècle, identifiait déjà clairement la rupture entre les Anciens et les Modernes : « Le but des Anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même patrie : c’était là ce qu’ils nommaient liberté. Le but des Modernes est la sécurité dans les jouissances privées ». L’homme moderne se détourne donc de la politique, pour se concentrer sur son bonheur individuel. D’autre part, la créativité singulière de l’homo faber est détournée, au profit d’une production marchande de masse et universelle.

Dès lors, s’interroge Hannah Arendt, que reste-t-il à l’homme, s’il est privé de son travail sous l’effet de l’automatisation ? Potentiellement dépossédé de son labeur et incapable de relever les défis de l’homo faber (créativité) et de l’homo politicus (action), l’homme est face à un vide : il ne sait plus que faire de son temps libre, mis à part le divertissement (loisirs). D’où le diagnostic établi par Hannah Arendt : « L’époque moderne s’accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive en fait à transformer la société tout entière en une société de travailleurs […] C'est une société de travailleurs que l'on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes [celles de l’homo faber et de l’homo politicus] pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté […] Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire ». 

Ce diagnostic, malgré les années écoulées, semble toujours d’actualité, au regard des profondes transformations à venir du monde du travail. Que peut devenir une société de travailleurs sans travail ? L’art du loisir et du divertissement a ses limites …

Face à ce « vide » préoccupant, il est urgent de repenser non seulement notre rapport au travail, mais surtout à la politique, en renouant avec la perspective d’une citoyenneté active et créative, pour répondre aux multiples enjeux du monde contemporains (sociaux, économiques, environnementaux). Quelle société voulons-nous construire pour demain ? Avec quel type d’individus ? Sur la base de quels rapports ? Pour répondre à toutes ces questions essentielles, c’est probablement au cœur des initiatives locales que peut émerger une véritable force de créativité, bien loin des instincts de prédation qui réduisent la politique à une conquête effrénée et exclusive du pouvoir.

Commentaires

Merci, c’est un thème essentiel et la fin du travail déstabiliserait en effet profondément notre société.

Par souci d’équilibre, je voudrais décrire l’autre scénario, à mon sens le plus vraisemblable : celui où, une fois de plus, l’innovation technologique ne provoque pas la fin du travail parce que le monde productif trouve sa sortie habituelle par de nouvelles façons marchandes de satisfaire nos vieux besoins, vieux parce que ce sont les mêmes depuis les cavernes : nous nourrir, nous loger, nous distraire, croire en quelque chose qui nous dépasse… 

C’est facile : on peut prendre en exemple deux vieux besoins qui, bien stimulés, peuvent donner des produits marchands à l’infini. Le désir de voyager peut transformer 10 milliards d’humains en touristes une partie de l’année et en travailleur servant les touristes une autre partie (y compris dans l’espace). Pareil pour le désir d’information : nous avons commencé à stocker le film de notre vie, nous pouvons demain stocker une armée de coachs numériques personnels et l’hologramme de ceux que nous avons aimés. L’humanité continuera de travailler et de se distraire, mais au prix du dérèglement croissant du climat et du vivant : nous-mêmes et bien sûr le vivant que nous ne contrôlons pas.  

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