Invité
Guillaume Delacroix
Dans une intervention passionnante, nourrie d’anecdotes de terrain, d’analyses géopolitiques et de récits personnels, Guillaume Delacroix[i], co-auteur de "Dans la tête de Narendra Modi" (Solin/Actes Sud 2024), a décrypté pour nous les ressorts des transformations récentes de la première démocratie du monde et les échanges ont permis d’approfondir la réalité de la situation économique, sociale et politique de l’Inde et le "multi-alignement"» opportuniste de Modi.
Un nationalisme religieux exclusif et violent anime Modi, qui est en train de transformer l’Inde en "autocratie illibérale" en effritant progressivement les contre-pouvoirs et les piliers démocratique. Tandis que le mirage économique de super puissance économique mondiale auquel cèdent les Occidentaux se heurte à la réalité sociale du pays et que la diplomatie opportuniste de Modi en fait un allié imprévisible.
Le rêve de la "Grande Inde"
Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, Modi a imposé (et s’est imposé dans les urnes grâce à lui) un projet politique visant à redonner à l'Inde son rang mondial en effaçant les traces de ce qu'il perçoit comme une double humiliation coloniale : l'occupation musulmane (moghole) et l'occupation britannique. S’appuyant sur une référence historique très ancienne, l’empire Maurya d’il y a 2000 ans, Modi se rêve en bâtisseur d’empire cherchant à accomplir le fantasme de la "Grande Inde" (Akhand Bharat).
Pour marquer l'histoire, Modi remodèle physiquement la capitale, New Delhi, en construisant un nouveau Parlement et en modifiant les symboles nationaux, comme le lion d'Ashoka, auquel il a donné une physionomie plus "agressive avec des grandes dents".
Son pouvoir repose sur un culte de la personnalité savamment orchestré où l'homme se confond avec le sacré. Féru de marketing politique (Modi est le troisième homme politique le plus suivi sur X (ex-Twitter), il utilise son (réel) talent de tribun pour s'imposer sur la scène internationale. Cultivant une image divine. Delacroix raconte comment Modi met en scène sa propre légende, notamment ses deux années de disparition de jeunesse dans l'Himalaya, qu'il présente comme une retraite méditative. Il n'hésite pas à s'afficher devant les caméras dans une grotte, vêtu d'une toge safran, pour se poser en "gourou de tous les temps" doté d'un "pouvoir de droit divin". En privé, il cultive l'image d'un ascète dévoué à la nation, sans femme ni enfant, dormant peu et pratiquant intensément le yoga pour apparaître toujours "zen" et presque "immortel".
La confusion entre politique et religion d’un nationalisme hindou qui exclut les minorités
Le cœur de l'idéologie de Modi est l'Hindutva, un nationalisme religieux qui considère que l'identité indienne est intrinsèquement liée à la religion hindoue. Cela mène à une politique de "majoritarisme", où les droits de la majorité hindoue (80 % de la population) sont sanctuarisés au détriment des minorités, particulièrement les 200 millions de musulmans.
Cette vision est portée par le RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh, soit “Corps des volontaires patriotes” en français), organisation paramilitaire dont Modi est issu, créée en 1925 par des admirateurs de Mussolini et d'Hitler pour laquelle les non hindous étaient des "citoyens de seconde zone".
Un symbole spectaculaire de cette politique a été en 2024 (en pleine campagne pour sa réélection) l'inauguration en grande pompe par Modi du temple d'Ayodhya sur les ruines d'une ancienne mosquée détruite par des extrémistes nationalistes en 1992. Delacroix le décrit apparaissant ce jour-là en "grand prêtre", officiant sous une pluie de pétales jetés par des hélicoptères de l'armée.
Cette dérive se traduit par des actes législatifs concrets, comme l'amendement de la loi sur la nationalité indienne de 1955, qui fait de la religion un critère de citoyenneté, excluant de fait les réfugiés musulmans.
L’érosion progressive des piliers démocratiques : presse, justice, élections
En interne, cette pression nationaliste s'accompagne d’un "gouvernement par la peur" qu'exerce Modi : les juges de la Cour suprême sont nommés par lui et mis au pas, tandis que la presse est muselée, l'Inde chutant à la 157e place mondiale pour la liberté de la presse dans le classement de Reporters sans frontières.
L'opposition subit une répression directe, à l'image des 9 millions d'électeurs (principalement musulmans) radiés des listes au Bengale occidental juste avant les élections du 4 mai dernier.
Delacroix souligne également une réécriture du récit national dans les manuels scolaires pour effacer les figures laïques comme Nehru, qualifié de « bête noire » par le pouvoir actuel, au profit d'une vision glorifiant l'extrême droite nationaliste.
Comme le précise Delacroix, "être indien dans l'Inde de Modi... ce n'est pas que le récit national sur la gloire en cours de restauration ", c'est aussi vivre dans un climat de peur et de répression des voix dissidentes.
Le mirage économique face à la réalité ?
Si Modi proclame que "le XXIe siècle sera celui de l'Inde", la réalité économique est plus nuancée. Bien que l'Inde soit devenue le pays le plus peuplé du monde et la 5e ou 6e puissance économique en valeur absolue, son PIB par habitant place en réalité l’Inde au niveau de "pays comme le Kenya ou le Bangladesh".
Les fractures sociales sont profondes. Le fossé entre les ultra-riches (l'Inde produit plus de milliardaires que la Chine) et les très pauvres ne cesse de croître : environ 800 millions d'Indiens dépendent de l'aide alimentaire gouvernementale (sacs de riz et de lentilles) pour survivre.
La société demeure verrouillée par une oligarchie de hautes castes (Brahmanes) qui occupent 90% des postes gouvernementaux et contrôlent les leviers financiers par une collusion étroite avec de grands conglomérats, comme celui dirigé par le milliardaire Adani, très proche de Modi, et dont la fortune a explosé en parallèle de son ascension.
L'ascenseur social est en panne, comme l'illustre l'anecdote d'Harvind, un jeune homme de basse caste aidé par Delacroix, qui malgré son éducation, reste prisonnier de la précarité et des interdits sociaux liés à son origine.
Face à ce blocage et à un chômage record chez les jeunes (10 millions de nouveaux entrants sur le marché du travail chaque année), le gouvernement choisit de "masquer les statistiques" plutôt que d'affronter la réalité. Seule une élite parvient à s'en sortir, souvent en fuyant vers les États-Unis ou le Canada, créant une fuite des cerveaux massive.
Une politique internationale de multi-alignement opportuniste
Sur la scène internationale, Modi pratique une politique de "multi-alignement", que Delacroix décrit plus crûment comme le fait de "manger à tous les râteliers". L'Inde se positionne comme le leader du "Sud global" et cherche à s'émanciper de l'Occident tout en profitant de ses alliances.
Elle est un partenaire stratégique courtisé par la France et l'Union Européenne, principalement comme contrepoids à l'expansionnisme chinois dans l'Indo-Pacifique.
Pourtant, l'Inde maintient des liens étroits avec la Russie, dont elle est devenue le premier acheteur de pétrole depuis la guerre en Ukraine, devenant ainsi un grand financeur indirect de l'effort de guerre de Poutine.
Malgré une rivalité ancestrale avec la Chine, qui "grignote" des territoires indiens dans l'Himalaya (1000 km² perdus récemment), l'Inde reste économiquement dépendante de Pékin pour ses approvisionnements industriels.
Modi joue également de sa proximité avec Benjamin Netanyahou pour obtenir d’Israël des technologies militaires.
En somme, l'Inde de Modi utilise sa masse démographique et son potentiel de marché comme levier diplomatique (notamment en espérant obtenir une place au Conseil de sécurité de l’ONU), tout en restant un allié imprévisible qui place ses intérêts nationaux et idéologiques avant tout ordre international établi.
Pour Guillaume Delacroix, le véritable moteur de l'Inde reste son "génie de la débrouille", le "jugaad".
Il cite l'exemple de la démonétisation brutale de 2016 où les Indiens ont pris d'assaut les gares pour acheter des billets de train avec leurs vieux billets avant qu'ils ne perdent toute valeur, pour se les faire rembourser en nouvelles coupures le lendemain.
C'est cette agilité, combinée à une ambition dans l'intelligence artificielle, qui constitue la force de l'Inde.
En guise de résumé et en écho au titre de la Matinale "Faut-il se méfier de l’Inde de Modi ?"
Les pays d’Europe et particulièrement la France de Macron doivent sans doute aujourd’hui exercer leur vigilance en se posant quelques questions suscitées par l’intervention de Guillaume Delacroix :
- peut-on s’allier à un régime dont l’évolution sociopolitique représente un risque éthique majeur en regard des « valeurs » occidentales ?
- ne doit-on pas prendre garde à une instabilité interne et une politique d’exclusion qui créent un climat de tension et pourrait, à terme, déstabiliser la région et générer des crises humanitaires préoccupantes pour la communauté internationale ?
- les puissances occidentales peuvent-elles imaginer "manœuvrer" ce partenaire diplomatique instable qui essaye de jouer sur tous les tableaux ?
- l’argument économique du "marché colossal" d’un milliard et demi d’habitants ne doit-il pas être nuancé quand on sait que la classe moyenne ne représente que 5% de la population indienne face à la persistance d’une oligarchie de hautes castes contrôlant l’économie, rendant ainsi les investissements beaucoup plus risqués ?
La vidéo intégrale de la Matinale est disponible sur notre chaîne YouTube et en podcast sur Spotify et Apple Podcasts.
[i] Guillaume Delacroix est journaliste, correspondant à Bombay de 2013 à 2021 pour Mediapart, puis Le Monde et Courrier International. Aujourd'hui correspondant du Monde à Barcelone, il continue d’aller très régulièrement en Inde : il est reporter pour GEO et collabore à l’Observatoire géopolitique de l’Indo-Pacifique de l’IRIS.
Commentaires
De la pluralité indienne à l’Hindutva
Merci de demander à Guillaume Delacroix s'il veut bien valider ce résumé de notre petit échange après la clôture officielle des questions:
L’essor du nationalisme hindou contemporain illustre le passage d’une civilisation profondément pluraliste et diffuse à une identité nationale majoritaire fondée sur une identité religieuse majoritaire unifiée. Cette rupture résulte de la rencontre entre la modernité politique occidentale, la colonisation britannique et les transformations internes de la société indienne.
Avant la colonisation britannique, l’Inde ne connaissait pas d’« hindouisme » unifié au sens moderne. Il existait une multitude de traditions religieuses, de cultes régionaux, de pratiques rituelles et d’écoles philosophiques souvent très différentes les unes des autres. Les identités étaient locales, liées à la caste, au royaume, à la secte ou à la communauté linguistique. L’unité de cette civilisation était surtout culturelle : le prestige du sanskrit, la cosmologie karmique, les grandes épopées ou certains réseaux de pèlerinages formaient un horizon commun. Mais il n’existait ni Église centrale, ni dogme unique, ni conscience politique d’appartenir à une « nation hindoue ». Le terme même de « hindou » désignait d’abord, dans le monde persan, les populations vivant au-delà de l’Indus.
Le tournant décisif intervient au XIXe siècle avec la colonisation britannique. Pour administrer l’Inde, les autorités coloniales entreprennent de classifier et de recenser les populations selon des catégories religieuses fixes : hindous, musulmans, sikhs, jaïns, etc. Cette logique administrative transforme des identités jusque-là fluides et souvent superposées en communautés distinctes et objectivées. La colonisation introduit ainsi une nouvelle manière de penser la société en termes de groupes religieux homogènes.
Dans le même temps, l’influence des orientalistes européens, des missionnaires chrétiens et des réformateurs indiens, fait progressivement émerger l’idée d’un « hindouisme » unifié. Des figures comme Rammohun Roy, Swami Vivekananda ou Dayananda Saraswati cherchent à présenter l’hindouisme comme une grande religion universelle, rationnelle et cohérente, comparable au christianisme ou à l’islam. Ils sélectionnent certains textes — Vedas, Upanishads, Bhagavad-Gītā — et marginalisent des pratiques populaires jugées irrationnelles ou superstitieuses. Cette reconstruction donne naissance à une identité religieuse plus centralisée et plus consciente d’elle-même.
Puisque les musulmans et les chrétiens sont conçus comme des communautés religieuses organisées, s’impose l’idée que les hindous doivent eux aussi devenir un bloc politique capable de défendre ses intérêts. La modernité électorale transforme progressivement les appartenances religieuses en masses politiques concurrentes. C’est dans ce contexte qu’émerge, au début du XXe siècle, l’idéologie de l’Hindutva, formulée notamment par Vinayak Damodar Savarkar. Dans son ouvrage Hindutva (1923), Savarkar affirme que l’Inde constitue fondamentalement une nation hindoue et que les hindous forment une communauté historique et civilisationnelle unifiée. Il distingue l’hindouisme comme religion de l’Hindutva comme identité nationale. Le centre de gravité se déplace alors : on passe d’une pluralité religieuse sans centre politique à une définition identitaire de la nation.
Le traumatisme de la Partition de 1947 accélère ce processus. La création du Pakistan comme État musulman nourrit chez de nombreux hindous l’idée que les musulmans disposent désormais de leur propre État religieux. Les violences massives et les déplacements de population liés à la Partition laissent une mémoire durable de peur, de ressentiment et d’humiliation. Le nationalisme hindou développe alors une lecture de l’histoire selon laquelle la civilisation hindoue aurait été successivement dominée par les conquêtes musulmanes, humiliée par la colonisation britannique et fragilisée par ses propres fragmentations sociales ; l’unité hindoue devient dès lors le moyen de restaurer la puissance nationale.
Après l’indépendance, toutefois, l’Inde reste longtemps fidèle au modèle pluraliste défendu par Jawaharlal Nehru : un État laïque, démocratique et panindien. Le nationalisme hindou demeure marginal pendant plusieurs décennies, notamment parce que les divisions de caste, les identités régionales et l’héritage pluraliste empêchent l’émergence d’un bloc hindou homogène.
Le véritable basculement survient à partir des années 1980. L’affaiblissement du Parti du Congrès, la démocratisation politique des basses castes et la montée des mobilisations religieuses poussent les organisations nationalistes comme le RSS et le BJP à promouvoir une identité hindoue unifiée capable de transcender les clivages sociaux. L’affaire d’Ayodhya joue ici un rôle central : la mobilisation autour du site supposé de naissance du dieu Rama et la destruction de la mosquée Babri en 1992 transforment l’hindouisme en instrument de mobilisation de masse et en récit national.
Avec Narendra Modi, cette dynamique atteint une nouvelle étape. Le BJP associe désormais nationalisme hindou, puissance économique, centralisation politique et communication moderne. Le discours ne se limite plus à la religion : il invoque aussi la renaissance civilisationnelle de l’Inde, la fierté nationale et la réparation d’une humiliation historique.
Le paradoxe fondamental est que ce nationalisme hindou moderne est largement un produit de catégories issues de la modernité occidentale : religion unifiée, majorité statistique, démocratie de masse, État-nation, mobilisation électorale. L’Inde précoloniale connaissait une immense pluralité religieuse et sociale sans centre politique unique. L’Hindutva transforme cette diversité en une majorité nationale consciente d’elle-même et appelée à dominer l’espace politique.
Ainsi, « l’invention de l’hindouisme » comme religion unifiée a bien joué un rôle déclencheur. Mais c’est ensuite la combinaison de la classification coloniale, de la démocratie moderne et du traumatisme de la Partition qui a permis le passage d’une civilisation pluraliste et ouverte à une conception nationaliste de l’Inde fondée sur un exclusivisme religieux croissant.
L’Inde De Modi
Regrets encore plus vifs de n’avoir pu être présente à ce petit déjeuner, ce résumé laisse supposer un exposé et des échanges particulièrement éclairants et intéressants !
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