La taxe carbone, une solution inefficace et dangereuse

Un Dictionnaire des idées reçues contemporaines comporterait un article ainsi rédigé : « Taxe carbone : Être pour, car c’est la seule solution au réchauffement climatique. Regretter que le gouvernement soit trop veule pour la mettre en place. »

Cette idée reçue est répandue, fausse et dangereuse. Pour simplifier, concentrons-nous sur le pétrole, notre principale consommation générant des gaz à effet de serre.

Les gouvernements sont moins veules que prudents lorsqu’il s’agit d’augmenter des taxes sur des produits essentiels, et à juste titre parce qu’elles sont injustes. Elles portent en effet sur des dépenses forcées et touchent plus lourdement les plus pauvres. C’est particulièrement vrai des dépenses liées aux déplacements quotidiens comme on vient de le voir tout récemment en France et au Chili.

Dans le cas qui nous intéresse, précisons que la taxe carbone existe déjà depuis 1928 en France avec une taxe sur les produits pétroliers devenue de plus en plus lourde.  Cette taxe n’empêche pas notre consommation de pétrole d’augmenter pratiquement tous les ans depuis, et encore sur les dix dernières années (quand par exemple notre consommation d’électricité plafonne). La raison est simple : une taxe sur un produit essentiel ne réduit presque pas sa consommation.

Alourdir l’imposition de secteurs totalement ou partiellement épargnés, en gros le diesel et le gazole aérien, aura les conséquences suivantes :

-        Pour le diesel, l’impact sur les importations de pétrole sera presque nul parce qu’il s’agit d’une consommation « obligée » : les semi-ruraux ne vont pas faire 40 kilomètres en patinette pour aller au travail, et les agriculteurs ne vont pas reprendre une paire de bœufs pour travailler leurs champs (outre que leurs flatulences sont dangereuses…). L’impact sur la division de notre collectivité nationale sera en revanche maximal avec la jonction des Gilets jaunes et des agriculteurs.

-        Pour le carburant aérien, l’impact risque d’être modeste également, car la clientèle a les moyens de payer la taxe : une moitié des Français seulement a pris l’avion une fois dans sa vie et c’est la plus aisée. Qui peut penser qu’on ne s’envolera plus un week-end à Barcelone ou à Berlin pour quelques dizaines d’euros de taxes supplémentaires ?

Le vrai danger de nos idées reçues sur la taxe carbone est qu’elles nous évitent de raisonner plus loin en nous posant LA bonne question : comment ramener rapidement le niveau de notre consommation de pétrole à zéro ?

Poser la question ainsi montre qu’une taxe sur le pétrole ne ramènera jamais sa consommation à zéro : elle devrait être infinie, en passant d’abord par les tensions sociales que je viens d’évoquer.

Cela ne peut fonctionner qu’en jouant sur les quantités, par une mobilisation collective et la bonne combinaison d’un rationnement volontaire d’abord, imposé ensuite. Nos collectivités ont été capables en temps de guerre de mettre en place en quelques semaines seulement un rationnement efficace du pétrole. Face à la guerre contre le réchauffement, nous avons la chance d’avoir quelques années pour tester la bonne combinaison entre le volontaire et l’imposé ... si nous parvenons à nous poser la bonne question !

Mais poser la question ainsi heurte de plein fouet les intérêts de l’industrie pétrolière, qui diffuse intelligemment l’idée que baisser notre consommation d’énergie est à la fois impossible et inutile puisqu’il suffit d’une action résolue sur les énergies renouvelables, en maintenant bien sûr nos efforts dans les autres énergies : une transition « addition » des énergies plutôt qu’une transition « substitution » des énergies.

L’industrie pétrolière a jusqu’ici pleinement réussi sa communication*, ce qui explique en passant deux phénomènes :

-        Pourquoi les compagnies pétrolières continuent-elles d’investir des centaines de milliards dans la recherche de nouveaux gisements alors qu’on sait qu’en brulant le pétrole déjà découvert on explose déjà le seuil des 2 degrés de réchauffement ? Elles savent que tant que nous continuons d’augmenter notre consommation de pétrole, nous devrons additionner nos énergies et que ces nouvelles découvertes leur rapporteront énormément d’argent.

-        Pourquoi Greta Thunberg et les siens sont-ils aussi exaspérés ? Ils constatent que nous agitons beaucoup d’idées sans aborder le véritable enjeu : comment arrivons-nous ensemble à zéro pétrole.

Jérôme Cazes
Chef d’entreprise

* Pour voir comment les thèses pétrolières sont reprises par les meilleurs journalistes, voir la récente Tribune de Martin Wolf du Financial Times, de retour d’un séminaire de l’industrie pétrolière norvégienne et s’appuyant sur un think tank financé par l’industrie pétrolière, l’Energy Transition Commission : https://miscellanycentral.blogspot.com/2020/02/last-chance-for-climate-transition.html

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Commentaires

Merci Jérôme. Toi et Martin Wolf avez ébranlé mes convictions sur la taxe carbone qui ne sont au fond qu’un résumé de la lecture de beaucoup d’économistes favorables. C’est tout l’intérêt de ces publications sur le site du Club. Jean-Claude

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