Invité
Vincent Chriqui
Réélu en mars dernier dès le premier tour pour un troisième mandat (« le plus beau mandat […], celui de la proximité et des réalisations concrètes ») Vincent Chriqui, maire de Bourgoin-Jallieu et président de la Communauté d’Agglomération Porte d’Isère (CAPI), connaît l’État de l’intérieur, et par le haut**.
Il a pensé la norme et, devenu maire, a découvert l’autre bout de la chaîne. Là où les belles intentions réglementaires rencontrent le réel. C’est son expérience de terrain face à la « technocratie centrale » que nous avons voulu lui faire partager avec nous pendant cette Matinale.
Le pragmatisme de l'écologie locale, un atout contre la dérive technocratique centrale
Pour Vincent Chriqui, s’il est clair maintenant que la prise de conscience des défis climatiques est désormais largement partagée en France, on assiste aussi à un vif retour de bâton (backlash), nourri par le rejet d'une écologie perçue comme « technocratique, punitive et excessive ». Et pour lui le réflexe français consistant à créer des dispositifs centraux hyper-complexes et contraignants constitue la meilleure méthode pour « dégoûter les gens de l'écologie ».
La solution selon lui réside avant tout dans l'action publique locale : « Quand l'écologie passe par l'échelon local, elle est presque toujours plus pragmatique, plus identifiable ».
Et de nombreux projets réussis dans sa ville illustrent parfaitement cela. Par exemple la végétalisation urbaine : (planter des arbres en centre-ville permet de réduire les îlots de chaleur par évapotranspiration, d'apporter de l'ombre et de favoriser la biodiversité), mesure plébiscitée sans aucune contrainte pour la population : « Vous plantez un arbre, tout le monde est content ». Ou encore la rénovation thermique (exemple de l'isolation complète de l'école Édouard Herriot pour près d'un million d'euros, qui associe réduction des consommations énergétiques et amélioration directe du cadre de vie des enfants). Et aussi une meilleure exploitation des énergies renouvelables et réseaux de chaleur (la ville exploite l'énergie fatale de son usine d'incinération à travers un réseau de chaleur décarboné qui alimente 30 % des logements).
Enfin, la décarbonation des mobilités, exemple type du « gagnant-gagnant » , et pour l’économie, et pour l’écologie : face à l'envolée des coûts de l’essence, la collectivité a réorienté la modernisation de sa flotte de bus vers le 100 % électrique.
L'échelon local se distingue également par sa capacité d'expérimentation naturelle, contrairement à l’Etat. Alors que chaque collectivité teste de manière autonome différentes solutions (hydrogène, gaz, électricité) et adopte ce qui fonctionne ailleurs, l'État central s'enferme dans une lourdeur procédurale stérile. A force de chercher systématiquement la « mesure définitive » sans jamais l'avoir expérimentée sur le terrain, le pouvoir central accumule les mesures et retarde les transformations nécessaires.
Pour Vincent Chriqui, ce décalage s'illustre particulièrement dans l'aménagement du territoire. La vision théorique de l'État pousse à une densification extrême (des campagnes vides et des métropoles hyperdenses), à l'opposé des aspirations profondes des citoyens qui réclament de l'espace, un jardin et de la proximité avec la nature. Pour lui, chercher à contrer ces aspirations est une erreur : l'avenir réside plutôt dans l'accompagnement des modes de vie réels, par exemple en combinant l'habitat individuel périurbain avec le véhicule électrique.
Quand l'administration paralyse l'action : un État de plus en plus « contrôleur »
Dans la seconde partie de son exposé, Vincent Chriki a dénoncé la manière dont, en deux décennies, la posture de l'État s’est transformée. Pour lui les représentants de l'État (préfets, administrations centrales et régionales) sont passés d'un rôle d'entraîneurs de projets à celui de contrôleurs administratifs. Faute de moyens financiers l'État exerce son autorité par la contrainte normative. « 80 % de nos contacts avec l'État sont des contacts confrontationnels où l'on essaie de porter nos projets et où l'on est face à des représentants de l'État qui [...] essaient de nous en empêcher ».
Ainsi, pour lui, sous le règne des sigles réglementaires — ZAN (Zéro Artificialisation Nette), ZFE, DPE —, l'action publique locale se heurte parfois à des absurdités kafkaïennes qui lui font dire « On a figé la France ».
Il a illustré son propos de plusieurs exemples d’opérations retardées par des procédures successives/excessives, dans sa commune ou l’agglomération :
- Celui de la vidange de l'étang de Rosière nécessaire pour éviter l'étouffement du plan d'eau par la vase : une opération simple bloquée pendant des mois par la DREAL et l'Office français de la biodiversité (OFB) où, après un an d'instruction, l'État a exigé une enquête publique tardive aboutissant à ce que les travaux se déroulent en hiver dans la boue avec des engins légers, renchérissant le coût et la durée du chantier.
- Le futur quartier Ramseyer : un projet d'aménagement d'ensemble (300 logements, 7 000 m² de bureaux et un parc de 1,5 hectare) qui a nécessité plus de trois ans de procédures environnementales. Après deux ans d'instruction, l'administration a imposé une étude de la qualité de l'air sur « quatre saisons », ajoutant ainsi une année complète de délai pour déboucher sur un constat évident pour une commune de 30 000 habitants…
- L'extension du parc logistique de Chesnes à Vaulx-Milieu : la CAPI abrite la plus grande plateforme logistique d'Europe (1 000 hectares). Pour valoriser un terrain de 20 hectares situé entre une autoroute et une route départementale, la collectivité négocie sans succès avec l'État depuis dix ans. L'administration y a exigé des corridors écologiques réduisant la surface utile d'un tiers, puis la construction d'un « écopont » pour le gibier estimé à 12 millions d'euros.
Alors, comment faire ? Peut-on simplifier ? Comment concilier des intérêts parfois contradictoires ?
Face à ce constat, il formule plusieurs pistes : faire confiance aux élus locaux (en mettant fin au présupposé législatif selon lequel les maires feraient « des bêtises » en l'absence de contraintes) ; inverser la logique du ZAN (au lieu d'interdire progressivement toute artificialisation, réaliser un bilan national strict des espaces naturels et agricoles remarquables à sanctuariser, tout en laissant une liberté d'aménagement sur le reste du territoire) ; transformer les règles rigides en simples orientations négociables directement avec les préfets, afin de redonner de la souplesse et du pouvoir d'arbitrage aux représentants territoriaux ; lancer un plan d'électrification massif (infrastructures de recharge) pour tirer parti de l'électricité française décarbonée.
Interrogé sur les raisons de l'échec récurrent des plans de simplification administrative promus par les gouvernements successifs, Vincent Chriki, fort de son expérience ministérielle, nous donne une explication pragmatique : « Simplifier, c'est compliqué parce que pour simplifier, il faut prendre tout un amoncellement de règles et les remettre en cause ». Chaque norme ayant été créée pour une bonne raison formelle, sa suppression exige un travail politique et technique titanesque que les ministres délaissent souvent au profit de l'empilement de nouvelles règles portant leur nom. Il rappelle que la seule tentative transversale efficace des quinze dernières années demeure la RGPP sous la présidence de Nicolas Sarkozy.
Sur le plan international, la France détient pour Vincent Chriqui un record de lourdeur réglementaire. Citant le cas d'Amazon, il rapporte qu'il faut en moyenne deux ans pour construire un grand centre logistique en Allemagne, en Belgique ou en Espagne, contre près de dix ans en France, poussant des investisseurs stratégiques à s'implanter aux frontières pour desservir le marché français (il écarte toutefois l'idée d'un recours miracle à l'Union européenne, celle-ci brillant par sa complexité et reste persuadé que les choix environnementaux doivent rester ancrés à l'échelon national).
Pour Vincent Chriki, beaucoup de jeunes ingénieurs d'État sont profondément « biberonnés à la catastrophe écologique », ce qui les amène à appliquer la règle jusqu'au « dernier bouton de guêtre », sans jamais accepter de souplesse ou de compromis. C'est pourquoi il plaide pour un arbitrage préfectoral systématique capable de concilier l'intérêt environnemental avec l'urgence sociale et économique, comme la crise du logement.
Face à certains participants estimant que son attitude n’était peut-être pas suffisamment dictée par l’impératif écologique, et notamment la réduction des émissions de carbone, Vincent Chriki se refuse à être guidé par « objectif suprême unique ». Arbitrer en permanence entre des injonctions contradictoires (répondre à la transition écologique, préserver le pouvoir d'achat en n'augmentant pas les impôts, maintenir les places de stationnement nécessaires à l’activité, rénover les infrastructures, etc.), « c'est ça être maire ».
Les échanges ont également porté sur les finances publiques et la dette nationale, la question des investissements d'avenir, mais dans le poids disproportionné des dépenses de fonctionnement et des prestations sociales, en particulier des retraites. Pour Vincent Chriqui, tant que la réforme des retraites et la maîtrise des dépenses courantes ne seront pas pleinement assumées, le pays manquera de marges de manœuvre financières pour investir massivement dans sa souveraineté, sa défense et sa transition.
Enfin, interrogé sur le pessimisme ambiant et l'absence du terme « sobriété » dans son discours, Vincent Chriki a réaffirmé un certain optimisme technologique : depuis l'Accord de Paris en 2015, l'effondrement des coûts du photovoltaïque, de l'éolien et des batteries — en baisse d'environ 10 % par an — a profondément changé la donne. « La transition, elle est beaucoup plus facile que ce qu'on imaginait il y a 10 ou 15 ans [...], elle est beaucoup plus facile économiquement ».
Pour lui, la véritable trajectoire de décarbonation repose sur les grands choix d'infrastructures — à commencer par le nucléaire (EPR) et l'électrification massive des transports et de l'industrie.
A l’issue de son intervention et des échanges, il apparaît que, du point de vue d’un maire, la question centrale serait sans doute « Comment concilier ambitions environnementales, réalités économiques et attentes des citoyens ? » …
**Polytechnicien, énarque, il a fait l’essentiel de sa carrière au cœur de la machine publique : à la direction du Budget, dans plusieurs cabinets ministériels, avant de diriger, de 2010 à 2013, le Centre d’analyse stratégique (l’ancêtre de France Stratégie et de l’actuel Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan), poste d’observation privilégié sur les grandes orientations du pays, placé directement sous l’autorité du Premier ministre.
Si vous souhaitez visionner l’intégralité de la Matinale, celle-ci est comme d’habitude disponible sur notre chaîne YouTube.
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