Grandir en humanité, c’est le titre d’un ouvrage co-écrit par Philippe Meirieu, spécialiste des sciences de l’éducation et de la pédagogie, et Abdennour Bidar, philosophe et essayiste. Cette conférence en compagnie d’Aurélien Aramini propose différentes pistes de réflexion, pour repenser l’école de demain, au regard des enjeux du monde contemporain*.
La question de l’éducation dépasse la simple transmission de connaissances. Il s’agit d’une question de sens, dans une société contemporaine en manque de repères et de directions fondamentales, fragilisée par de multiples crises, générant inquiétude et interrogations.
Les intervenants déplorent que l’école soit devenue « une institution sans cap », avec des « réformes de tuyauterie ». Non seulement nous ne savons plus selon quelle finalité nous voulons éduquer nos jeunes, mais qui plus est, nous sommes parvenus à un stade où l’école est considérée comme un ensemble de services, les parents étant des clients consommateurs. De fait, l’école n’est plus maîtresse de ses finalités, qui lui sont imposées par la machine économique. Elle devient un service parmi d’autres, qui doit produire un retour sur investissement.
Et pourtant, l’école doit au contraire devenir un « écosystème d’humanisation », qui doit faire de chaque individu un « être humain debout » qui ne deviendra pas une proie facile face aux multiples sources d’aliénation et sera capable de gagner son autonomie. Or, comment penser par nous-mêmes alors que les algorithmes nous conditionnent de plus en plus ? En outre, à l’heure où les sociétés contemporaines sont de plus en plus traversées par l’indifférence, la méfiance, la suspicion, la haine de l’autre, que reste-t-il d’humain aux hommes ?
« Il est temps, estime Philippe Meirieu, que le ministère de l’Education Nationale arrête d’être simplement un ministère de l’institution scolaire, mais qu’il se préoccupe en réalité de tout ce qui peut permettre à un être de devenir un adulte en relation avec les autres et avec la nature ».
Reprenant l’injonction de Rousseau à l’adresse des instituteurs dans son ouvrage L’Emile « tout faire en ne faisant rien », Meirieu définit ainsi le rôle des enseignants : il faut créer des situations favorables (environnements propices) pour que l’élève fasse (le travail) et se fasse (construction personnelle, émancipation). C’est toujours le sujet qui doit agir, grâce aux situations mises en œuvre par l’enseignant. « L’éducation, conclut Meirieu, c’est cette obstination inventive qui fait qu’on crée des occasions et des situations, on crée des dispositifs, on invente des moyens […] pour mettre l’enfant en situation d’agir par lui-même ».
Il faut également redonner sens à l’identité proprement humaine, qui dépasse les clivages de surface, pour s’interroger sur ce qui, dans l’altérité apparente, peut nous rapprocher du point de vue humain. Qui est mon frère, ma sœur, sinon celui ou celle qui partage les mêmes interrogations que moi ? On peut alors faire découvrir aux élèves qu’ils partagent les mêmes questionnements, ce qui les rend frères et sœurs dans l’humaine condition. Les réponses peuvent certes séparer, mais les questions peuvent réunir. La capacité à partager par la culture des questions qui réunissent, c’est la spécificité de l’école.
*Ce signalement s’inscrit dans la continuité de la réflexion menée par le Club sur l’éducation et l’IA, qui a donné lieu à un article de Sylvie Albertus, paru le 5 février 2026.