« Les crises se multiplient. Sébastien Lecornu promet des réponses, limitées. Encore une fois, la ʺtragédie des horizonsʺ hante la politique ».
C’est en ces termes que débute la chronique politique du journaliste Jean Leymarie, le jeudi 8 octobre 2026 sur France Culture, alors que les manifestations lycéennes ne cessent de prendre de l’ampleur. Ce dernier reprend l’expression d’un discours en 2015 du canadien Mark Carney (aujourd’hui premier ministre), évoquant la « tragédie de l’horizon » dans le cas du changement climatique. Selon lui, l’enjeu est là : face à la logique du court-termisme déployée par les dirigeants politiques dont la vision se réduit aux prochaines échéances électorales, il est urgent de rouvrir des horizons sur des sujets essentiels.
Alors, qu’en est-il des perspectives sur l’éducation ? D’un côté comme de l’autre (étudiants/dirigeants), on ne parle depuis plusieurs jours que de moyens : les uns évoquent des manques (par exemple en professeurs), les autres annoncent des mesures d’urgence censées satisfaire les manifestants. Pour autant, la crise sera-t-elle résolue, une fois que tous se seront mis d’accord ? Il serait illusoire d’y croire, car nous sommes passés à côté de la véritable question. Au lieu du « comment éduquer » qui cristallise le débat sur les moyens, il est urgent de s’interroger sur le « pourquoi éduquer ».
Au-delà des moyens à mettre en œuvre qui constituent l’unique préoccupation des gouvernements successifs, chacun s’employant à réformer le programme de ses prédécesseurs, l’éducation vise d’abord à former des individus selon un mode d’être en société. Ainsi, à la même époque au Vè siècle avant JC, Athènes éduquait des citoyens capables d’interagir dans le débat public, tandis que Sparte formait des soldats pour défendre la cité. L’éducation est donc bien un choix stratégique qui résulte du modèle d’organisation de la société.
Mais qu’est-ce que former ? La réponse est simple : c’est donner forme. Toutefois, le sujet est plus complexe, car former un individu consiste soit à le façonner selon un modèle prédéfini, soit à lui permettre de se modeler lui-même. Dans le premier cas, on forme « à être » et c’est la raison pour laquelle on ne parle que de « ressources humaines » qui viennent s’insérer dans les rouages des différentes machines : celle à produire, celle à gérer, celle à consommer. Dans le second cas, on forme « à devenir », en développant une faculté spécifiquement humaine : la capacité à créer un nouveau modèle de rapport au monde et aux autres.
Au regard des défis contemporains à relever, l’enjeu éducatif n’est plus d’apprendre « à être », c’est-à-dire s’adapter au modèle existant, mais d’apprendre « à devenir », en développant des capacités d’autonomie et de créativité impliquant nécessairement un esprit critique. Rappelons dans cette perspective les propos du philosophe Edgar Morin, parfaitement adaptés à la situation actuelle : « Le problème n’est pas que vous n’ayez pas été éduqué, mais que vous ayez été éduqué juste assez pour croire ce qu’on vous a enseigné, mais pas assez pour remettre en cause tout ce qu’on vous a dit ». Il s’agit ainsi de former des individus capables de penser leur époque – et de la transformer si nécessaire – au lieu de s’y adapter docilement, dans une passivité confortable. C’est peut-être là que se situe l’enjeu des revendications étudiantes aujourd’hui, même s’il n’apparaît pas directement.
Les crises qui se succèdent constituent les symptômes de plus en plus flagrants de l’effondrement d’un modèle, pas seulement économique, mais plus largement sociétal. Nous nous trouvons aujourd’hui face à un tournant vital : il est urgent de repenser un nouveau projet de société autour d’une question essentielle : quelle société voulons-nous pour demain, selon quels rapports au monde, aux autres et à nous-mêmes ?
Dans cette quête de sens, les propos de la philosophe Hannah Arendt doivent nous servir de repère :
« L’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité […] C'est également avec l'éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d'entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n'avions pas prévu, mais les préparer d'avance à la tâche de renouveler un monde commun ».
Avons-nous encore l’amour responsable de notre monde, pour guider nos enfants vers un monde à venir, tout en leur transmettant la difficile mission de le transformer et de l’améliorer ? Tel est l’un des défis majeurs du XXIe siècle.