Rompre avec un enseignement trop orthodoxe
13 septembre 2011 12:48 Education, France, Société
En matière d’informatique et, plus encore de sécurité informatique, les besoins sont immenses. Pour y faire face, il nous faut rompre avec une approche trop orthodoxe de l’éducation.
L’enseignement d’abord. En France, il est trop normatif et privilégie les études généralistes, tournées vers les apprentissages académiques. C’est un modèle qui fonctionne bien pour la formation, des élites mais qui a du mal, à l’inverse de ce qui existe dans les pays anglo-saxons, à utiliser les capacités des jeunes aux profils atypiques.
Avec d’un côté l’université dont les formations sont trop académiques et de l’autre la plupart des écoles d’ingénieurs dont la préoccupation majeure est de former les managers de demain et qui délaissent, de plus en plus, la partie purement technique, il n’y a plus de place pour tous ceux qui ont un peu de retard, qui sont « hors norme » ou qui ont un profil un peu particulier. Parmi ces « écartés » du système, il y a des jeunes, techniquement très bons qui ne trouvent pas leur place dans un modèle trop normé et qui, frustrés, vont notamment grossir les rangs des hackers. Ces jeunes sont certes incapables de manier des équations complexes mais ils ont une approche ingénieur et opérationnelle que les diplômés du top 5 ou 10 n’ont pas toujours. Les « inclus » du système, quant à eux, sont sélectionnés par des gens issus du même moule qu’eux. Ce qui induit un formatage des élites, une sclérose de la pensée et provoque des effets insidieux et pervers. Cette pensée scientifique et technique normée s’avère dommageable notamment pour l’innovation dans des secteurs où tout va très vite.
Les besoins. Ils sont criants dans le domaine informatique et, plus particulièrement, en sécurité informatique. Rien que pour le Ministère de la Défense, et l’Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d’Information (ANSSI), les besoins sont estimés à 250 ingénieurs par an pendant 5 ans. 1 250 spécialistes, c’est bien plus que la capacité actuelle de formation de l’ensemble des écoles d’informatique. Or, cette situation de pénurie ne va pas s’améliorer pour deux raisons. La première tient à ce que d’autres ministères, notamment le Ministère de la Santé, mais aussi des entreprises commencent à prendre sérieusement conscience de l’enjeu de la sécurité informatique. La seconde à l’intrusion des grandes sociétés américaines, telles que Google, Apple…, qui commencent à chasser et à piller des sociétés – on peut citer HSC Consulting ou Sogeti – incapables de rivaliser avec les salaires proposés. D’où une hémorragie inquiétante de ressources rares et tout cela dans un environnement où les attaques vont croissant.
Cette situation, critique en France, se retrouve, peu ou prou, dans tous les pays occidentaux et ne peut être résolue par l’apport de ressources « étrangères », notamment indiennes ou chinoises. Avec le développement de l’économie numérique, l’informatique et la sécurité des infrastructures ne peuvent plus, pour des raisons éthiques mais aussi stratégiques, être sous-traitées par des non-nationaux. Chine et Inde ont, d’autre part, eux-mêmes des besoins croissants et ont tendance à vouloir « relocaliser » leurs spécialistes. Que faire pour inverser la tendance ? Où trouver les ressources nécessaires ?
Paradoxalement, la situation en France peut s’inverser rapidement si l’on a l’intelligence de puiser dans des viviers inventifs et créatifs qu’on a tendance à ignorer parce qu’on ne sait pas les gérer. Ces viviers, ce sont notamment les jeunes des banlieues et les communautés de hackers.
Pour cela, on devrait :
- Briser le monopole d’une certaine forme d’orthodoxie qui sévit dans l’enseignement supérieur. Cette orthodoxie permet certes à une minorité d’avancer mais laisse sur le carreau nombre de jeunes talentueux inaptes à un académisme pesant. Il nous faut, comme les anglo-saxons savent le faire, multiplier les passerelles et permettre à chacun d’avancer à son rythme. En un mot, adapter l’enseignement supérieur aux individus et pas l’inverse. Prenons le secteur de l’informatique ou de la sécurité informatique. C’est un secteur plutôt masculin. Or, on sait que les garçons ont souvent un problème de maturité et ont besoin de « papillonner », de se chercher avant de se trouver. Malheureusement, notre système qui ne supporte pas le papillonnage, supporte allègrement le gâchis que constitue la perte en cours de route de tous ceux qui n’ont pas obtenu leur bac à 18 ans (ou avant 19 ans) !
- Savoir réintégrer ces jeunes dans le circuit de la formation constitue un enjeu majeur. Cela peut se faire au travers de la formation continue ou de l’alternance. A condition que les entreprises jouent le jeu. Une part du grand emprunt devrait être accordée directement aux entreprises pour financer de la R&D et développer l’alternance.
- Redéfinir de fond en comble la politique de formation des écoles d’ingénieurs qui doivent renouer avec leur modèle historique basé sur l’opérationnel et les métiers. Malheureusement, aujourd’hui, sous la pression de l’Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (AERES), les écoles d’ingénieurs sont sommées de « copier » le modèle académique de l’université.
- Accepter des modes de formation alternatifs en créant, par exemple, des écoles de techniciens accessibles sans le sésame du bac tout en permettant aux meilleurs de postuler à une carrière d’ingénieur. Après tout c’est le résultat qui compte et non les étapes qui y ont conduit.
- Réduire le poids du diplôme qui a un coût exorbitant pour le pays et juger le jeune non sur ce qu’il a fait (le diplôme) mais sur ce qu’il est capable de faire, son degré de motivation… Ils sont nombreux, parmi les hackers notamment, à être très bons même s’ils ne présentent pas le sésame qu’est un diplôme reconnu. Autodidactes mais passionnés et ingénieux, la plupart peuvent en remontrer aux plus fins spécialistes sortis d’une école d’ingénieur même du top 5.
- Valoriser le savoir-faire plutôt que le diplôme, tant au niveau des entreprises que des administrations en est le corollaire. En France, on ne sait pas encore faire. Deux exemples : un jeune brillant simplement diplômé d’un « BTS » s’est vu proposer 1 100 euros nets par mois dans une administration corsetée par une grille salariale trop rigide. Il a finalement été embauché chez Karspersky antivirus où il gagne 8 000 euros. Un autre jeune hacker, sans même le bac, a créé sa société et travaille aujourd’hui essentiellement avec les Etats étrangers. Les exemples de jeunes motivés, créatifs, innovants de ce type sont légion. C’est donc aux administrations et aux entreprises françaises d’opérer une véritable révolution culturelle dans la gestion des ressources humaines et de se poser la seule question qui vaille : que peut-il m’apporter ?
- Rompre avec le malthusianisme auquel conduisent certaines décisions. Prenons le cas des thèses. Le financement étatique n’est accordé que pour les étudiants de 25 ans et moins. Cela traduit un déterminisme odieux puisqu’on sait que l’évolution sans nuages dans l’avancement des études est fortement corrélée au milieu social. Celui qui doit travailler pour financer ses études a plus de risques de rater une ou deux années lors de son cursus que celui qui est pris en charge par papa/maman.
- Il est également urgent de briser certains monopoles des universités au profit des écoles d’ingénieurs (alors que ces dernières voient leurs propres spécificités copiées et remise en cause par l’université), dans un souci de complémentarité correspondant aux besoins de la Nation : des chercheurs pour le vivier de connaissances à moyen et long terme, des chercheurs ayant une véritable culture ingénieur pour les besoins industriels (R &D) à court et moyen termes. Nous avons besoin de l’université mais aussi de véritables écoles d’ingénieurs capables de relancer l’ascenseur social. La première mesure phare, urgente, est d’organiser cette diversité en permettant aux écoles d’ingénieurs de délivrer également le diplôme de thèse (création d’écoles doctorales dans les écoles d’ingénieur) pour renouer avec l’innovation industrielle qui a fait le succès brillant de la France durant les 30 glorieuses. Selon un rapport de certaines instances de l’Enseignement Supérieur en 2009 – malheureusement jamais rendu public — plus de 54 % des thèses en sciences dites « dures » (mathématiques, chimie, physique, informatique) sont obtenues par des étudiants provenant des écoles d’ingénieurs alors que seule l’université dispose d’un quasi-monopole – certaines écoles d’ingénieurs du Top 5 ont leur propre école doctorale. Avec pour effet de produire des thèses – certes excellentes – mais qui ne répondent plus aux besoins industriels de la France et restent difficilement accessibles aux profils plus vieux ou atypiques, ou sur des thématiques plus appliquées. De ce point de vue, le dispositif CIFFRE (financement de thèses par les industries avec soutien de l’État mais sous tutelle scientifique de l’Université) devrait relever des écoles d’ingénieurs.
Finissons-en avec un système qui laisse croire que celui qui n’est pas né au bon moment, au bon endroit, dans la bonne famille, avec les bonnes opportunités, est « fini » à 25 ans. C’est tout simplement intolérable ! Pour ma part, dans le laboratoire que je dirige, j’ai des étudiants qui font de d’excellentes thèses à 30 ans.
Eric Filiol est Directeur de la recherche de l’ESIEA
Article rédigé en collaboration avec Meriem Sidhoum Delahaye
Nicolas Imbert
René Ricol
Alain Chouet
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Sky :
Date: septembre 16, 2011 @ 13 h 23 min
En résumé en mode plus « Fun », pardon en mode « viviers inventifs et créatifs »
http://www.youtube.com/watch?v=EDlfC19_58Y&feature=related
Et en mode « Hacker » ( Toujours d’actualité avec un doux parfum libyen …) :
http://www.youtube.com/watch?v=Main_nTUr3c&feature=related
Sky
MARCO :
Date: septembre 22, 2011 @ 12 h 20 min
Ce qui manque le plus dans notre monde actuel c’est la confiance. Cela se retrouve dans l’enseignement où les maîtres ne bénéficient plus de la confiance de leurs supérieurs qui veulent imposer des directives qui transforment le maître en véritable ouvrier Spécialisé. Les parents qui se croient plus compétents que les maîtres suite à la lecture d’un article ou d’une émission de télévision Rétablissons cette confiance pour améliorer l’Enseignement !
Louise :
Date: septembre 22, 2011 @ 15 h 26 min
@ Marco : Tout à fait d’accord avec vous. Commençons par rétablir la confiance mais aussi le respect dû aux maîtres et au savoir ! Or, on n’a que mépris pour les enseignants. Et l’exemple vient de haut ! Comme vous le dites, lorsque la hiérarchie, à tous les niveaux, passent son temps à « casser » du prof, comment voulez-vous que le reste de la société ne suive pas ?
Eric Filiol :
Date: septembre 23, 2011 @ 9 h 14 min
En fait nous avons perdu la vision humaniste d’autrefois dans lequel l’enseignement ne forme pas seulement mais aide les jeunes à devenir des adultes et à les armer pour la vie, pour comprendre le monde et les autres. On ne forme plus des hommes mais des spécialistes. En gros l’enseignement déshumanise plus qu’il humanise.
De ce point de vue le passage de témoin des adultes aux jeunes ne se fait plus. Ces deux mondes ne se comprennent plus, ne communiquent plus. Il n’existe plus de respect vis-a-vis des adultes et les « vieux » ne voient plus que nos jeunes sont l’avenir de nos sociétés.
C’est triste
Eric
Sandrine :
Date: décembre 3, 2011 @ 7 h 38 min
Tout à fait d’accord avec vous, Eric. Je suis enseignante dans le primaire depuis 1991, et du changement, j’en ai vu!L’enfant « bien entouré »,bien scolaire, bien « sage », s’en sortira. L’autre, atypique, non scolaire, pose problème. Or, nous sommes complètement seuls dans nos classes à gérer ce type de profil : plus de maîtres spécialisés, les structures extérieures/partenaires saturent et proposent des délais de prise en charge inacceptable, le système les oublient, les négligent. Et le temps est compté à l’école, il ne faut pas traîné…Aujourd’hui, dés la petite section, on est capable de vous dire si tel ou tel enfant « s’en sortira » ou non…Et on ne fait rien…
Eric Filiol :
Date: décembre 15, 2011 @ 13 h 00 min
Bonjour Sandrine
Je ne peux que vous rejoindre hélas. Chaque jour qui passe me montre que le système a une vision janséniste des choses et des êtres : il y a ceux qui sont en état de grâce dès le départ et ceux qui malheureusement ne le sont pas. Point n’est besoin d’aller chercher bien loin l’origine de mouvements devenus planétaires comme ceux des indignés ou des Anonymous. Pendant ce temps là, certains continue de danser sur un Titanic en train de couler…
Cordialement
Eric Filiol :
Date: décembre 15, 2011 @ 13 h 02 min
Désolé pour la coquille, détectée trop tard. Il fallait lire « Pendant ce temps là, certains continuent de danser sur un Titanic en train de couler… » Autant montrer soi-même l’exemple -:)
Éric
Bruno Kerouanton :
Date: décembre 21, 2011 @ 10 h 31 min
Billet pertinent, merci Eric.
On ajoutera à ces éléments une fuite des cerveaux. Nombre de mes relations sont actuellement à l’étranger. Initialement partis pour terminer leurs études (un stage chez Amazon, Microsoft ou Google aux Etats-Unis est toujours plus valorisant), ils sont bien souvent restés sur place.
Pour en revenir à l’enseignement, je suis également contraint de revoir chaque année à la baisse le niveau de mes exercices et TPs, mes étudiants étant de moins en moins aptes à suivre une logique basée sur la capacité d’innovation. Les nouveaux ingénieurs sont devenus dépendants des idées d’autrui et ne savent bien souvent plus trouver une solution par eux-mêmes… Google les auraient-ils corrompus ? D’étudiants autrefois capables de créer, on est (presque) rendus à avoir des étudiants simplement capables de suivre une documentation ou une procédure écrite par d’autres… Les foyers d’innovation se déplaceraient-ils outre-Atlantique et en Asie, laissant pour compte la « veille Europe » ?
Rendons à nos étudiants la capacité d’innovation et la marge de manoeuvre qui leur est nécessaire pour cela, en les laissant respirer, « papillonner » comme dit Eric. C’est ainsi que l’on aura nos chances d’innover !
Sky :
Date: février 20, 2012 @ 18 h 41 min
http://fora.tv/2010/10/14/Ken_Robinson_Changing_Education_Paradigms
Ken Robinson: Changing Education Paradigms
Sky