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Le 15 décembre 2005
 
Le jeu de rôle citoyen

Marc Ullmann, dans son post « pour un brassage d’adolescents », appelait récemment de ses vœux « une sorte de récréation instructive et dynamique » dans un but de socialisation des jeunes. Je propose ici quelques pistes en matière d’objectifs, de forme et de contenu.

Rapide définition du jeu de rôle

Un jeu de rôle (JdR) est un loisir pratiqué en commun par plusieurs personnes. Il simule la vie souvent aventureuse de personnages fictifs par l’improvisation verbale. Il constitue une version mature des jeux d’enfant « pour faire semblant ».

La spécificité du JdR par rapport ? tout autre jeu est son absence totale d’enjeu. Aucun participant n’est gagnant ou perdant en fin de partie. Le but de chacun est de partager avec les autres une histoire divertissante, stimulante, émouvante et non de prouver sa supériorité.

Contrairement ? des légendes tenaces, un JdR n’est pas un jeu informatique, les joueurs ne se déguisent pas et la thématique n’est pas nécessairement fantastique, même si beaucoup de jeux profitent de leur caractère purement imaginaire pour proposer des situations très différentes de la réalité.

Apports du jeu de rôle

Le JdR encourage certaines qualités et compétences : mémoire, concentration, capacité de déduction, prise de parole en public, lecture, calcul mental, histoire et sciences (par intérêt pour l'univers du jeu), langues étrangères… Enfin, il démontre par l'exemple que toute action commise entraîne des conséquences, qu’un groupe structuré est plus efficace que chacun de ses membres, que l'ingéniosité permet de trouver une issue ? toute situation et que la réalité obéit ? des règles strictes.

Enfin, les joueurs sont souvent tentés (c’est un loisir qui repose sur la créativité) de produire leur propre matériel : scénarios, extensions ou même jeux complets. Ceci développe les talents littéraires ou graphiques des joueurs, ainsi que leur capacité ? gérer un projet et la rigueur nécessaire ? la réalisation d’un produit de qualité. La pratique du JdR peut ainsi conduire ? s’investir dans une association ou chez un éditeur professionnel, avec les responsabilités hiérarchiques et budgétaires qui vont avec.

Le JdR est ainsi une incitation particulièrement agréable et accessible au développement personnel. Il semble donc légitime de l’utiliser auprès de populations qui ont besoin d'une activité conviviale, stimulante, structurée mais non compétitive. On rend ainsi service aux intéressés tout en démontrant la valeur du JdR pour la société.

Rôle social du jeu de rôle

Des JdR au système léger sont déj? couramment utilisés comme divertissement intelligent pour de jeunes enfants dans un contexte parascolaire. Mais il existe en outre diverses populations limitées dans leurs mouvements, vivant en environnement collectif et disposant de peu d’occasions de tromper leur ennui : détenus, personnes en longue hospitalisation ou en maison de retraite... Bien souvent, hormis les visites des proches, le seul loisir est la télévision, surtout si l'illettrisme ou une défaillance visuelle interdisent la lecture.

Or, le JdR est facile ? mettre en œuvre : il ne nécessite ni activité physique, ni matériel mais seulement du temps, de l'imagination et la faculté de s'exprimer. De plus, il permet de remédier au côté désocialisant de telles situations puisqu'il requiert le dialogue avec les autres joueurs et met en jeu une dynamique de groupe qui ne repose sur aucune compétition.

Rappelons toutefois qu'il ne s'agit pas d'une thérapie ? utiliser auprès de populations psychotiques ou sociopathes (qui de toutes façons ne s’y intéresseraient guère).

Quelques applications concrètes

Le collectif Imaginez.net, dont je fais partie, a ainsi noué un partenariat avec l’Espace Plein Ciel de l’hôpital Necker – Enfants Malades. Le mercredi après-midi, entre deux séances de soins, les jeunes patients y trouvent diverses activités ludiques ou culturelles (lecture, musique, vidéo, jeux, sports…) et, désormais, des parties de JdR, sur des produits spécialement conçus par nos soins et diffusés bénévolement : pour enfants de 8 ans, pour personnes ne sachant ni lire ni compter, pour personnes ne pouvant passer plus de 20 minutes dans cet espace.

Nous avons également participé ? plusieurs après-midi dans des ludothèques d’Ile de France, auprès de jeunes enfants pour la plupart issus de l’immigration et plus habitués ? la gratification immédiate et confrontationnelle des jeux vidéo qu’? des valeurs traditionnelles comme le dialogue et la coopération, qui sont au cœur du JdR.

On peut également noter ce mémoire du Centre National de Formation ? l’Enfance Inadaptée, qui porte sur les handicapés moteurs.

Ce type d’initiative semble pouvoir se décliner aisément sur des populations en situation de risque social, prédélinquantes, incarcérées ou en réinsertion. Il subsiste toutefois une population ? ce jour exclue de fait du dispositif.

Application aux aveugles et malvoyants

Tous les JdR actuels font appel ? la vue : iconographie colorée, descriptions visuelles, accessoires ? regarder... Pourtant, la pratique en est essentiellement verbale : description de situations par le meneur et d'activités par les autres joueurs. Or, un dessin ne reflète que l’imaginaire de son auteur, reléguant le spectateur dans un rôle passif, alors qu’une description exige que l’auditeur la réfère ? ses propres expériences : le JdR promeut ainsi chaque participant ? un rôle actif.

En somme, on peut très bien jouer au JdR sans le sens de la vue. Il va donc de soi de proposer ce loisir ? des mal- ou non-voyants qui en sont aujourd’hui exclus, ? condition de formuler des descriptions qui ne recourent pas ? des images visuelles et de mettre au point un système aléatoire qui ne repose pas sur la vue. Non seulement toutes les populations auront alors accès au JdR, mais il pourra sortir de son rôle actuel de passe-temps futile pour gagner enfin la reconnaissance qu’il mérite en tant qu’outil de développement personnel, au bénéfice du plus grand nombre.

Posté par Thomas Laborey, le 15/12/05 dans Citoyenneté - Education - Société - Société Rêvée

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Voici les sites qui parlent de Le jeu de rôle citoyen :

Commentaires postés :

Thomas,

C'est une excellente définition du Jeu de Rôle que vous avez écrit l? . Pour moi, ayant commencé sa pratique avec Dungeons&Dragons en anglais quasiment dès son arrivée en France, ayant participé plusieurs fois au tournoi international de semi-réel du Fort Faron ? Toulon et pratiqué durant de nombreuses années le Jeu de Rôle ? table et debout je reconnais bien dans votre article la description d'une pratique qui ne comporte que des avantages au niveau personnel (si ce n'est l'investissement en temps qui pourrait dans certains cas nuire ? la famille).

Pratiquer le Jeu de Rôle de la façon que vous faites, avec des enfants malades, est la meilleure preuve que ce jeu que certains n'ont pas hésité ? décrier ? une certaine période, et ce faisant en jetant la suspicion chez les parents, est la meilleure école ludique de l'imagination qui soit puisqu'elle ne fait pas appel ? l'instruction ou ? l'éducation mais au bon sens adapté ? un univers de règles commun.

Longue vie ? votre collectif et puisse le Jeu de Rôle ? table revenir en force chez tous les joueurs parce que l'informatique, malgré tous ses avantages indéniables, ne rendra jamais le plaisir de la confrontation humaine et les longues discussions enflammées que les joueurs peuvent avoir autour d'une table avant de jeter les dés ? 20 faces... ;-)

José


Posté par : José le décembre 15, 2005 3:24 PM

Belle initiative ! Vraiment...

Pourrait-on l'utiliser comme moyen de sensibiliser certaines personnes ? la vie commune, au respect et ? la citoyenneté ? Si oui on aurait un excellent instrument pour faciliter l'intégration sociale...


Posté par : Gilles MAS le décembre 15, 2005 7:17 PM

Pour répondre ? José : je partage totalement son avis selon lequel affirmer que le jeu en ligne est voué ? supplanter le JdR sur table est aussi pertinent qu'affirmer que le cinéma va supplanter la littérature.

Pour répondre ? Gilles MAS : rien ne s'oppose ? une telle action de sensibilisation. Il suffit de rassembler les personnes concernées (par groupes de 4 ? 6 idéalement) et de leur proposer une brève partie, avec un système élémentaire, et un scénario reposant sur des situations de choix entre égoïsme et coopération. Le déroulement naturel de la partie amènera a minima ? la prise de conscience des conséquences des choix de chacun sur lui-même et sur tous, et avec un peu de chance ? démontrer par l'exemple le principe bien connu en théorie des jeux de la supériorité ? long terme des stratégies collaboratives.

J'ajoute que mettre en oeuvre une telle initiative ne coûte ? peu près rien, ne nécessite quasiment pas de dispositif de sécurité, n'est pas vécu par les participants comme un "prêchi-prêcha", présente de très intéressants effets d'entraînement par bouche ? oreille et est très facilement reproductible par les participants si elle leur a plu.

Une sorte de marketing viral de la citoyenneté, en somme.


Posté par : Thomas laborey le décembre 16, 2005 4:54 PM

Merci Thomas pour cette précision.

Si cette approche est aussi efficace, comment la faire entrer dans les moeurs ? Par l'Ecole, par un Jeu Grand Public ? inventer pour Noël, par un exercice obligatoire dans les prisons, par un spectacle de comédien sur scène, par le théatre ?


Posté par : Gilles Mas le décembre 16, 2005 9:11 PM

C'est exactement la question qu'Imaginez.net se propose de résoudre.

Historiquement, les professionnels du JdR n'ont capitalisé nulle part dans le monde sur ces opportunités citoyennes. Ce sont donc des initiatives individuelles aux moyens restreints qui les ont relayées.
La convergence avec les objectifs du Club des Vigilants et autres organismes de réflexion citoyenne est naturelle.

L'école semble être la voie royale au vu des possibilités pédagogiques évidentes du JdR ; certains rectorats ont d'ailleurs manifesté leur intérêt directement auprès de l'équipe. Hôpital et prison sont enfin des débouchés naturels. L'initiative "1 000 mots" d'Alexandre Jardin, membre du Club, est un tremplin possible vers les prisons, ainsi que l'association GENEPI.

Le théâtre d'improvisation est une activité cousine, dont les liens avec le JdR ont été eux aussi trop peu explorés. Le jeu en sketches conçu par Imaginez.net et qui abolit la contrainte de durée des parties est un mode de mise en oeuvre qui tire parti de ces liens ; il en va de même de l'Auberge du Dragon de Terraludis.org.

Un autre vecteur peut être la télévision, tant le JdR se prête ? une télé-réalité "éthique" qui n'épie pas et ne déstabilise pas le joueur mais compte sur la spontanéité des participants pour relancer l'émission.

Bref, les opportunités sont multiples. Il suffit d'approcher inlassablement les pouvoirs publics avec un discours clair et des exemples convaincants. C'est du moins la ligne de conduite que nous avons retenue.


Posté par : Thomas laborey le décembre 19, 2005 4:07 PM

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