Matinale avec Tahar Ben Jelloun

TBJLe club des Vigilants a reçu Tahar ben Jelloun, romancier, conteur et poète, familier des cultures européenne et arabe. A l’heure où l’intégrisme réussit une percée spectaculaire et où l’Islam modéré peine à se faire entendre l’écrivain nous offre un décryptage de la situation.

Il rappelle que les djihadistes ne sont pas fous mais sont, au contraire, structurés et très organisés ; ils sont partie d’un mouvement fondamentalement prosélyte dont Daech est aujourd’hui l’incarnation la plus visible. Les djihadistes veulent répandre l’Islam intégral dans la région et au-delà. Ils ont hiérarchisé leurs ennemis : les juifs, les chrétiens, les chiites et les apostats sunnites.

Le phénomène intégriste prend ses racines au 18e siècle quand le théologien Mohammed ben Abdelwahhab impose, dans ce qui est aujourd’hui l’Arabie, une lecture littérale du Coran. Cette lecture étriquée et sans aucune souplesse fait du Coran un dogme total qui aspire à être partout. Déjà au 7e siècle les rationalistes, qui considéraient que le Coran était transcrit par les compagnons du prophète et soumis à l’interprétation, s’étaient opposés aux littéralistes pour qui le texte était sacré. La ligne de fracture persiste. En l’absence de clergé et d’institutions régulatrices les tensions sont difficiles à dépasser. Personne n’a de pouvoir sur le texte ce qui rend la pensée critique et la réforme difficiles sinon impossibles. Un jeune philosophe égyptien qui avait fait une lecture critique du Coran a dû fuir son pays. Tahar Ben Jelloun, homme de l’écrit, sait ce que littéralité veut dire. Elle concerne, ou a concerné, l’ensemble des religions monothéistes. Elle structure le discours des prosélytes qu’elle rend facile et attirant en éliminant la complexité.

Dans la recherche de causes l’Arabie Saoudite apparaît comme le nœud du problème. Le royaume est le principal responsable de la propagation de l’Islam intégral. Il a financé les Talibans et construit 1500 écoles coraniques, qui diffusent une vision figée de l’Islam, en Afrique noire, au Pakistan et dans plusieurs pays arabes. L’Arabie Saoudite a été la première à faire démolir les mausolées représentant des saints et des édifices chiites, tradition perpétuée, depuis, par les djihadistes en Algérie, en Afghanistan, au Mali et, récemment, en Syrie. Les riches Saoudiens ont financé Daech et il est difficile de croire que les autorités n’étaient pas au courant. Les Qataris aussi qui, cyniquement, paient pour se mettre à l’abri. Le financement de Daech est un scandale dont on ne parle pas assez mais, rappelle Tahar Ben Jelloun, « l’Arabie Saoudite n’a pas d’amis elle n’a que des otages ». L’immaturité de ses gouvernants actuels, dont l’aventurisme au Yémen est une illustration, ne permet pas d’être optimiste à court terme.

En France les immigrés de la première génération étaient attachés à un Islam traditionnel. Le regroupement familial, à partir de 1975, et les générations qui en sont issues ont introduit une nouvelle dynamique. La grande majorité des jeunes issus de l’immigration est paisible et plutôt intégrée ; en ce sens, on ne peut pas parler d’un « échec de l’intégration ». Une minorité est sensible au discours de l’Islam identitaire qui explique qu’il n’y a pas d’avenir pour les jeunes dans la société européenne et que ce n’est pas leur culture. Plusieurs facteurs contribuent à ces ralliements. Tout d’abord la propagande de Daech est efficace. Dans les quelques 1000 vidéos qui sont postées chaque mois, beaucoup décrivent la vie quotidienne et heureuse de gens simples qui n’ont pas renoncé à la spiritualité au contraire d’un Occident desséché. Ensuite le conflit Israélo-palestinien qui est vécu comme une humiliation et une injustice avec un traitement déséquilibré dans les médias. Enfin, on ne peut pas non plus parler d’une réussite de l’intégration. La France n’a pas su rassurer ceux qui doutaient de leur identité française; sur ce sujet, le Front national y est pour beaucoup. Des facteurs de discrimination persistent, mettant de nombreux obstacles sur la route des jeunes issus de l’immigration.

Pour autant, pour Tahar Ben Jelloun, la laïcité ne doit pas être adaptée. Les musulmans doivent s’adapter au pays où ils vivent. C’est un combat, la laïcité est inaudible pour ceux qui sont islamisés et, plus généralement, elle est synonyme d’athéisme pour les musulmans. Il faut expliquer, dire que c’est la liberté de conscience qui est en jeu et ne pas faire machine arrière. La Turquie (dont la modernité a été fondée sur l’imitation du modèle français) est en voie d’islamisation rapide. La Tunisie a inscrit la liberté de conscience dans sa constitution, c’est à ce jour le seul pays arabe. Au Maroc, les islamistes l’ont empêché mais le roi parvient à garder un certain équilibre et la discussion sur l’application civile du Coran est possible (par exemple sur l’inégalité de l’héritage).

Beaucoup de questions ont porté sur la discrétion des musulmans modérés. Ils sont pourtant les premières victimes de la violence de Daech. Tahar Ben Jelloun reconnaît que leur message n’est pas entendu. Il faut que les médias s’y intéressent, qu’on leur donne plus la parole, notamment aux femmes d’origine magrébine qui vivent en France et qui savent ce qu’elles ont à perdre en matière de liberté. Tahar Ben Jelloun salue aussi le courage de l’écrivain algérien Kemal Daoud pris à partie après avoir soulevé la question du poids de la culture dans les agressions sexuelles de la Saint Sylvestre en Allemagne. Oui, il y a un problème qui est le rapport conflictuel d’une partie des musulmans avec la femme et la sexualité. Une islamisation rigoriste et hypocrite s’est répandue de façon terrible qui veut « annuler » et « cacher » la femme. Le paradoxe est que de plus en plus de femmes participent à cet enfermement. L’obligation du foulard, dont il rappelle l’origine pratique, n’est pas dans le Coran, encore moins la burqua. « Tout l’intégrisme religieux tourne autour de la femme » conclut l’écrivain.

 

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