La Russie en Ukraine et en Syrie ou qui manipule qui ?

L'action que mène la Russie en Syrie n'est pas destinée à infliger une leçon quelconque aux occidentaux, mais tout simplement à défendre les intérêts russes dans cette région du monde. Notamment assurer la pérennité de sa principale base navale qui contribue au maintien de son influence en Méditerranée, mais aussi détruire l'Etat islamique avant que son idéologie mortifère n'irrigue les populations musulmanes de Russie. La différence avec les États-Unis et leurs alliés c'est que la Russie défend ses intérêts avec beaucoup plus d'efficacité et de pragmatisme.

Sans son intervention, Damas serait tombée et 13 siècles après sa disparition, le califat des Omeyyades aurait été restauré. Il est facile d'imaginer combien le rayonnement de Daech  sur l'ensemble des populations musulmanes aurait pu croître en intensité après cette restauration hautement symbolique. En contribuant à la reprise de la plus grande partie d'Alep et de la totalité de Palmyre et en appuyant la poursuite de l’offensive, le soutien de la Russie a permis de réaliser en quelques semaines ce que n'a pas réussi à faire en plusieurs années une coalition américaine qui réunit près de de 70 % des budgets militaires de la planète. Cela révèle surtout, concernant cette alliance, ses atermoiements, l'ambiguïté de ses membres (Turquie, Arabie Saoudite, Qatar), son incompréhension des enjeux et des objectifs et surtout des moyens  à employer pour les atteindre. Le comble du ridicule a été atteint par la France qui s'était interdit pendant plus d'un an de survoler et de frapper en Syrie, ce qui est aussi inconséquent, comme le soulignait Nicolas Baverez, "que de prétendre lutter contre la mafia en excluant la Sicile". Poutine a soutenu Bachar al-Assad, non pas pour déstabiliser l'Occident, mais parce qu’il avait compris que cette guerre contre Daech ne pouvait être gagnée sans lui, à partir du moment où, avec raison,  nous ne voulons pas engager nos propres forces terrestres. Les prétendues forces syriennes libres et leurs chefs n'existant que dans les salons des grands hôtels d'Ankara et dans les cerveaux cimentés de certaines de nos élites dites progressistes. Et donc nous ne pouvons que nous réjouir que les intérêts de la Russie soient aussi les nôtres  dans cette région du monde. Mais ce succès de Poutine contrarie les élites précitées, car pour elles et une bonne part des medias qui les soutiennent, pour des raisons que je ne développerai pas ici, Poutine doit demeurer un type infréquentable et agressif. Et puisqu'il est difficile de critiquer les succès remportés par le président russe contre Daech et bien reprenons, se diront-elles, le matraquage médiatique habituel contre son action en Ukraine. Car là  assurément se révèle  le Poutine agressif et impérialiste dont raffolent nos plateaux de télévision. Pourtant là encore cette critique de la politique menée par le Kremlin ne résiste pas à une analyse un peu plus fine et moins partiale de la situation. Il faut tout d’abord replacer l’agressivité prétendue de la Russie dans son contexte pour la relativiser et s’apercevoir qu’elle est dans une large mesure entretenue par les maladresses européennes et la duplicité des Etats-Unis dans leurs relations avec l’EuropeOn peut comprendre que les Russes s’inquiètent et s’agacent du rôle joué par l’OTAN, organisation créée pour faire face à la menace soviétique et qui perdure alors que l’URSS et le Pacte de Varsovie ont disparu. Pire encore, les engagements pris par l’OTAN dans les années 90 de ne pas s’étendre vers la Russie n’ont pas été respectés et cela bien avant l’affaire ukrainienne. Provocation supplémentaire, au sommet de Bucarest en 2008, l'Alliance Atlantique a proclamé unilatéralement le droit de l'Ukraine et d'ailleurs aussi de la Géorgie à adhérer au traité de l'Atlantique Nord. L’Union Européenne n’est pas en reste et au cours de ces mêmes années n’a pas beaucoup ménagé la susceptibilité naturelle de ce grand empire déchu, quand elle ne l’a pas humilié. Nous avons laissé la Commission européenne mener une politique provocatrice à l'égard de la Russie. Exemple parmi tant d’autres, elle a laissé agir sans contrôle Stéphane Füle, le commissaire européen à l'élargissement, considéré comme maladivement anti russe. Il a proposé à Kiev un accord commercial préférentiel mais exclusif de tout partenariat économique entre l'Ukraine et la Russie. Accord commercial original et inhabituel, que l’Europe n’a même pas imposé à la Turquie et geste que Moscou ne pouvait qu’interpréter comme une mesure vexatoire. Ces politiques provocatrices, que l’Europe conduit parfois par simple maladresse sont le plus souvent menées de façon délibérée par les Etats-Unis. Ce constat s’applique tout particulièrement à leurs actions dans la crise ukrainienne. Pour l’Ukraine comme pour tout ce qui concerne les problèmes géostratégiques, il existe des réalités géographiques, historiques, ethniques que l’on ne peut écarter d’un revers de main. Comme l’intérêt vital que représente pour les Russes l’accès aux mers Baltique et Noire et cela depuis des siècles, ou comme le fait établi que l’Ukraine n’est pas une nation, mais une communauté de communautés. La Crimée, quant à elle, est une terre russe cédée en 1954 par un décret soviétique à la République socialiste soviétique d'Ukraine essentiellement pour des raisons administratives, à une époque où toute sécession d’un quelconque territoire de l’URSS éternelle était tout bonnement inconcevable. Celle-ci advenant, il n’est pas tout à fait incongru que la Crimée soit dès lors rattachée à la terre russe. Pourtant depuis l’indépendance de l’Ukraine proclamée le 24 août 1991 et jusqu’en 2014 Moscou ne réclame pas le retour dans son giron d’une Crimée dont l’importance stratégique liée au port de Sébastopol est pourtant immense. Tout bascule avec les manifestations de la place Maïdan et leur répression sanglante par le président Ianoukovitch. Le 19 février 2014, France et Allemagne envoient leurs ministres respectifs à Kiev pour tenter d'arrêter le bain de sang. Associés au ministre polonais, ils parviennent le 21 février à un accord politique inespéré, signé d’ailleurs en absence de Fabius, entre le président pro-russe et les leaders des trois grands partis d'opposition pro-européens. Mais l’accord sitôt signé, ils laissent les leaders ukrainiens, menés par les anti-Russes, renier leur signature et le Parlement de Kiev voter une loi stupide et provocatrice abolissant le statut du russe comme seconde langue officielle dans les régions orientales. C’en est trop pour la Russie qui peut difficilement tolérer les menaces qui pèsent dorénavant sur Sébastopol et le sort réservé aux populations russophones qui se voient traitées comme des citoyens de seconde zone. Si les Européens étaient allés voir Poutine à ce moment-là pour lui garantir que Sébastopol serait toujours à la flotte russe, que l'OTAN ne s'étendrait jamais à l'Ukraine et qu'on ne toucherait pas au statut du russe, il est vraisemblable qu’il n'aurait pas annexé la Crimée et soutenu la guerre civile dans l'Est de l'Ukraine majoritairement russophone. Une politique européenne pertinente aurait dû imposer un compromis en faisant pression sur les deux parties. L’Europe a choisi de soutenir inconditionnellement l’Ukraine, ce qui eut pour effet de la pousser à la surenchère et à l’arrogance. Elle a pu mesurer ce que vaut le soutien de l’Europe, comme les Polonais purent vérifier en 1939 ce que valait l’alliance de la France. Mais si l’Union Européenne a agi maladroitement dans cette crise ukrainienne, les Etats-Unis l’ont délibérément provoquée et n’ont de cesse depuis d’entretenir ce foyer de discorde entre l’Europe et la Russie qui, si elles s’alliaient, représenteraient une menace pour leur leadership mondial. Brezinski, ancien conseiller à la Sécurité nationale de Jimmy Carter, le dit très clairement : "Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire eurasien". Il suit la voie tracée par Halford Mackinder qui énonça le postulat suivant après la Première Guerre mondiale : "Qui contrôle l’Europe centrale contrôle l’Europe, et qui contrôle l’Europe domine le monde". Contrôler l’Ukraine revient donc à affaiblir durablement la Russie. Peu après la démission du président ukrainien, Viktor Ianukovitch, Victoria Nuland, sous-secrétaire d’Etat (mariée au néoconservateur Robert Kagan, auteur de "La puissance et la faiblesse"), se vanta d’avoir dépensé 5 milliards de dollars pour arriver à ce résultat. Agacée par les atermoiements initiaux des Européens, Nuland déclara avec élégance qu’ils "pouvaient aller se faire enc….", montrant par là l’idée flatteuse que les néoconservateurs se font de l’Europe. L’influence américaine est déterminante sur la politique menée par le président Porochenko. Ce dernier a d’ailleurs fait entrer dans son gouvernement très pro-américain trois ministres étrangers : une Américaine d’origine ukrainienne, ayant travaillé pour le département d’Etat, comme ministre des finances, un Lituanien, codirigeant d’un fonds d’investissement suédois, comme ministre de l’économie, et, comme ministre de la santé, un Géorgien ancien ministre de la santé en Géorgie. Ils ont tous les trois obtenu la citoyenneté ukrainienne juste avant leur nomination. Les trois pays d’origine de ces ministres sont eux-mêmes sous forte influence américaine et soutiennent une politique dure vis-à-vis de la Russie. Pour empêcher toute résolution du conflit et tout apaisement entre les Russes et les Européens, les USA sont capables d’une grande duplicité et de manipulation. Lors de son audition devant l'Assemblée nationale le 31 mars 2015, le directeur du renseignement militaire (DRM), le Général Christophe Gomart, a relaté comment, au plus fort de la crise en Ukraine en 2014, les Etats-Unis ont, au travers de transferts de renseignement au sein de l'OTAN, tenté de faire croire aux Européens que les Russes allaient envahir l'Ukraine de manière imminente. La DRM soutenait quant à elle que Moscou "n’avait pas déployé de commandement ni de moyens logistiques, notamment d’hôpitaux de campagne, permettant d’envisager une invasion militaire, tandis que les unités de deuxième échelon n’avaient effectué aucun mouvement." Pour le service français, il y avait bien des conseillers russes, mais ceux-ci n'étaient pas constitués en régiments opérationnels, comme le prétendait l’OTAN. Même la Defense Intelligence Agency (autre organisme de renseignement US), était elle aussi beaucoup plus circonspecte sur la présence russe en Ukraine que ce qu'affirmait au même moment l'administration Obama. Enfin, pour se persuader de la volonté américaine d’entretenir ce foyer de tension, il suffit de considérer leur art à prendre méthodiquement la mesure la plus sûre de provoquer l’ire russe, sitôt qu’un espoir de détente pointe. La dernière en date remonte à la semaine dernière. Le cessez-le-feu perdure dans les territoires de l’est de l’Ukraine ; Poutine a contribué à l’instauration d’un cessez-le-feu entre les fantomatiques rebelles non inféodés à Daech et Bachar ; les succès de l’appui russe ont permis la reconquête d’Alep et de Palmyre. Et bien c’est le bon moment pour l’administration américaine d’annoncer qu’elle va déployer une brigade blindée dans l’est de l’Europe. Ce qui est regrettable, c’est que les pays européens réagissent peu à ces manipulations évidentes et apparaissent tétanisés. Jamais leurs dirigeants n’ont été autant vassalisés et cela est particulièrement vrai concernant Hollande et Fabius, dont l’alignement sur les exigences américaines confine à l’indécence. Pourtant les Etats-Unis leur ont fait la preuve, en les mettant sur écoute, qu’ils n’étaient pas ce qu’on peut appeler un allié loyal ; mais rien n’y fait. On peut se demander légitimement si tant de servilité ne s’explique pas précisément par les pressions que peuvent exercer sur eux l’administration américaine grâce aux informations recueillies grâce à ces écoutes. Heureusement si l’apathie est de rigueur chez nos dirigeants actuels, des personnalités imminentes laissent espérer un sursaut. Par exemple Valéry Giscard d'Estaing, en mai 2015 lors d’un voyage en Russie, n’hésitait pas à affirmer : "Les relations entre l'Europe et la Russie seraient meilleures si Bruxelles était réellement indépendant". Et il est allé beaucoup plus loin dans un entretien avec Politique internationale, une revue pourtant atlantiste, en déclarant que "probablement" les événements de la place Maïdan et le renversement du président Ianoukovitch, il y a un an, étaient le résultat d'une manipulation de la CIA. De même Nicolas Sarkozy, le 7 février, lors du Conseil national de son parti à Paris déclarait : "Nous avons une civilisation en commun avec la Russie. Les intérêts des Américains avec les Russes, ce ne sont pas les intérêts de l'Europe avec la Russie""Nous ne voulons pas de la résurgence d'une guerre froide entre l'Europe et la Russie "..."la Crimée a choisi la Russie, on ne peut pas le lui reprocher". Enfin il a jugé que "l'Ukraine doit garder sa vocation de pont entre l'Europe et la Russie" et "n'a pas vocation à entrer dans l'Union européenne".  Il ne s'agit bien entendu pas d'être pro-Poutine ou anti-Poutine. Il s'agit que notre diplomatie soit celle de nos intérêts et non pas des intérêts de quelqu'un d'autre. Il s’agit que nous arrêtions cet alignement infantile sur les Etats-Unis qui nous imposent de considérer Poutine et les Russes comme des méchants menant une politique agressive et impérialiste, sans mesurer également les responsabilités qui incombent à l’Union Européenne et la duplicité des Etats-Unis dans cette confrontation. Comment peut-on accepter de semblables caricatures sur l’impérialisme russe quand le budget militaire US est neuf fois supérieur à celui de Moscou ? Il s’agit plus simplement de contribuer à éclairer le débat en ayant une approche moins partiale. Et surtout, de ne pas accepter de subir le matraquage médiatique anti-Poutine ou du moins celui d’une certaine presse, dont le but n’est pas de nous informer mais de nous forcer à penser comme elle. C’est aussi cela être vigilant ! Jean-Gilles SINTES

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Commentaires

Je partage largement ces analyses.
Sans aller jusqu'à la diabolisation de la pensée et de l'action américaine.
Il y a en Europe une réelle volonté d'apaisement des conflits, quand cette Europe traite ses problèmes sans appeler à l'aide les Américains. Le deuxième accord de Minsk en est l'exemple.
Et Hollande n'est pas si aligné que cela sur "les exigences américaines". Les USA sont un pays complexe, avec des points de vue jamais monolithiques. Il y a toujours les "faucons" et les "colombes". Par exemple Obama renoue avec Cuba, au moment où le Congrès refuse de lever l'embargo.
Pour nous autres "Vigilants", les approches "moins partiales", comme les appelle Jean Gilles Sintes, sont plus difficiles. Je dirais plutôt qu'il faut être plus "à l'écoute" que "vigilant".

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