Edith Cresson et les Ecoles de la 2e chance ou comment contourner les blocages du système français pour faire réussir des jeunes qui ont tout raté

Date de la venue de l'invité: 
Vendredi, 9 juin, 2017

« Chaque année, plus de 100 000 jeunes sortent sans diplôme du système scolaire ». Plus de 20 ans après avoir initié son projet des « E2C », Edith Cresson continue d’affirmer sa révolte. « C’est criminel de mettre des jeunes dans un système dont on sait qu’il ne fonctionnera pas ! ». Il ne s’agit pas de tous les jeunes mais de « ceux qui, principalement par manque d’appui au sein de leur famille ET par l’inadaptation du système scolaire français, échouent très jeunes et se retrouvent hors course ». Ces jeunes ont « lâché » et ont été lâchés : 20% de ceux qui sortent de CM2 ne savent pas correctement lire, écrire et compter. Comment ensuite imaginer qu’ils puissent suivre sans soutien particulier ?

Pour Edith Cresson, « le système éducatif français fonctionne pour ceux qui ont la chance de vivre dans des milieux où on les aide. Il y a une déconnexion des jeunes les moins favorisés du système éducatif. Les enfants sont perdus très jeunes et on ne cherche pas à les aider. Or, quand on ne maîtrise pas les savoir fondamentaux, on n’apprend plus jamais rien ».

L'éducation nationale brille par son incapacité à dépasser ses propres blocages. Il y règne le plus souvent un déni face à un constat d'échec pourtant unanimement partagé. Il s’agissait donc de « s’y prendre autrement ».

 « Ce qui m’intéresse, c’est de faire » dit Edith Cresson. Nommée, en 1995, commissaire européen en charge de la Science, de la Recherche et du Développement —poste dans lequel les questions d'éducation et de formation dominent— elle crée un groupe de travail pour regarder ce qui fonctionne en Europe, notamment les méthodes pédagogiques de l’Europe du nord, qui soutiennent les élèves qui n’arrivent pas à suivre. Elle fait voter un texte par le Parlement européen attribuant de l’argent à tous les pays pour mettre en place des projets pilotes. Le projet est centré sur des expérimentations qui doivent démontrer l’intérêt de s’y prendre autrement sur la base des résultats obtenus.

En France la ville de Marseille rencontre des difficultés importantes en termes de décrochage scolaire et d’intégration.  Avec le soutien de son maire et le financement européen elle conduira le projet pilote. Elargir l’expérience ne sera pas facile tant l’inertie et le corporatisme freinent les initiatives. « A Nantes par exemple, Jean-Marc Ayrault, lui, en voulait mais il était entouré dans son conseil municipal de nombreux enseignants qui, eux, n’en voulaient pas, ayant l’impression qu’on les remettait en cause directement… ».

Edith Cresson s’acharne et emmène des élus de toute la France voir ce qui avait est réalisé à Marseille. Elle obtient des financements des régions et l’aide du FSE (Fonds social européen). L’augmentation de l’aide de l’Etat, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, sera déterminante. Les projets se développent, des municipalités mettent des locaux à disposition. Aujourd’hui les résultats sont là : les E2C disposent de 240 sites et forment, chaque année, 15500 jeunes au cours d’une scolarité de 9 à 12 mois pendant laquelle ils effectuent 3 stages en entreprise et sont rémunérés 350 euros par mois. Il n’y a aucun critère de recrutement sauf…d’avoir tout raté. Mais à la sortie, 70% des jeunes ont un emploi ou partent en formation qualifiante.

Au cœur de la réussite des E2C, il y a des méthodes pédagogiques différentes qui ont pour point commun de prendre en compte les spécificités de ces jeunes: « il ne s’agit pas d’enseigner une matière, mais à une personne ». Chacune est différente, avec son histoire, son parcours.
Chaque professeur  est le « référent » d’un petit groupe d’élèves. Cela lui permet de faire un suivi personnalisé de chacun, de bien connaître chaque jeune en tant que « personne », pas seulement en tant qu’élève.

Quand ils font leur stage en entreprise, ce professeur-référent  est en relation directe avec la personne de l’entreprise responsable du stagiaire ce qui renforce le suivi individualisé. « Les entreprises ont manifesté une très grande écoute » dit Edith Cresson. Même si aujourd’hui elles ne sont libres d’affecter que 20% du montant de la taxe d’apprentissage, elles continuent de soutenir les projets des E2C.

La Fondation Edith Cresson pour les E2C a ensuite permis de  renforcer les chances de succès des E2C. A l’origine de La Fondation, née en 2001, il y a la volonté d’accompagner les jeunes au-delà du cursus scolaire, en finançant des projets et activités périscolaires.

Là aussi, le constat d’Edith Cresson est sans concession, on ne s’imagine pas le niveau de ces jeunes et leur enfermement. « A Marseille, j’ai rencontré des jeunes qui n’avaient jamais vu la mer ! (…) Les vacances sont très, très longues en France… C’est un abandon total pour les gamins, ils traînent en bas des immeubles… et on s’étonne qu’il y ait de la délinquance ! ». Ces jeunes sont dégoûtés du système scolaire. Ils ont intériorisé l’idée que « ce n’est pas pour moi ». « Ils vivent dans un enfermement dont on n’a pas idée. Ce n’est pas seulement qu’ils ne savent pas lire, mais on a développé chez eux une hostilité à tout ce qui est extérieur à leur petit milieu familial, de voisinage, qui les rassure (…) Ils sont habitués à ne rien comprendre à l’école, donc « tout ça c’est des conneries » (tout ce qu’on peut leur proposer en fait). Ils ne sont curieux de rien. Nous, à la Fondation,  on leur apprend que la curiosité n’est pas un défaut mais une qualité, car à partir du moment où on leur montre des choses, ils deviennent curieux. »

A Châtellerault, « on part en car faire visiter à un groupe l’Aquarium géant de La Rochelle, puis ensuite une usine de porcelaine à Limoges, puis … Oradour sur Glane. Et ça fonctionne, ils sont intéressés par ce qu’ils voient et ce qu’on leur raconte ». D’autres assistent à une conférence au CNES et les nombreuses questions posées à l’intervenant révèlent leur intérêt. D’autres visitent le CERN à Genève. Toutes ces expériences révèlent d’ailleurs un goût spontané des jeunes pour la science sur lequel on devrait sans doute plus s’appuyer.

Cette expérience a prouvé que les jeunes, même les plus « défavorisés », étaient capables, si on leur montrait de la considération, de se rendre compte que le monde extérieur pouvait être une chance pour eux aussi. Et de les sortir ainsi de la véritable assignation à résidence qui les condamnait  à l’échec.

Face à ce constat d’optimisme, Edith Cresson montre un certain dépit : « cela a fonctionné uniquement parce que j’étais en dehors du système. Car on ne peut rien faire dans le système, rien que des broutilles qui sont inefficaces ».

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